La Une | Mercredi 22 mai 2013 | Dernière mise à jour 00:15
Alcoolisme

«On a honte, même si on sait qu’on n’est pas coupable»

Par Martine Clerc. Mis à jour le 23.07.2012 11 Commentaires

Des dizaines de milliers d’enfants grandissent auprès d’un parent alcoolique. Une campagne veut leur apporter de l’aide et briser le tabou. Témoignages.

Ce sont des comédiens qui ont posé pour la campagne. Aucun fils ou fille d’alcoolique n’a voulu le faire.

Ce sont des comédiens qui ont posé pour la campagne. Aucun fils ou fille d’alcoolique n’a voulu le faire.
Image: DR

Partager & Commenter

Mots-clés

«En voyant ces affiches, j’ai d’abord eu une réaction de colère. Au fond de moi, il y a toujours ce petit garçon qui ne veut pas voir que son père rentre bourré.» Michel*, 50 ans, est enseignant, marié et père de trois adolescents dans le canton de Vaud. Les affiches? Ce sont celles de la campagne d’Addiction Suisse, placardées en ce moment dans nos rues. Elles s’adressent aux personnes, adultes ou enfants, qui vivent, ou ont vécu, aux côtés d’un parent alcoolique, avec ce message: «Chacun peut être aidé.»

Trois fils et fille d’alcooliques ont accepté de témoigner. De parler de leurs pères. Outre Michel, il y a Cécile*, Lausannoise de 46 ans qui travaille dans un cabinet médical, mère d’un jeune de 20 ans; et Daniel*, 17 ans, étudiant dans une école professionnelle. Il n’y aura pas de photo, aucune identité dévoilée. Le tabou est trop fort. C’est à ce prix qu’ils se confient.

La honte et le silence
«Ni mon entourage ni mon fils n’aimeraient que je parle de ça, commence Cécile, un peu nerveuse au moment de se raconter. Mais si ça peut aider… On a honte, même si on sait que ce n’est pas de notre faute.» «J’ai peur qu’on me juge ou qu’on juge mon père, souffle Daniel, coupe en brosse et jean slim, qui refuse que l’on dévoile son canton de résidence. L’alcoolisme, ce n’est pas comme le cancer. Le cancer, on n’y peut rien, tandis qu’arrêter l’alcool, c’est une question de volonté. Et c’est là qu’on n’est pas fier.»

Oui, l’alcoolisme reste une «maladie honteuse», lâche Michel. Pour celui qui en souffre directement, mais aussi pour ses proches. «Ma mère, encore aujourd’hui, est dans le déni. Elle refuse de parler d’alcoolisme, elle dit toujours que mon père était «malade».»

Un poison familial
«Pendant toute mon adolescence, j’évitais d’inviter des amis le soir à la maison, se souvient, comme si c’était hier, l’enseignant vaudois. Sobre, mon père était extraordinaire, conquérant. Mais quand il rentrait saoul, c’était un vrai connard, il parlait fort, nous humiliait, ma mère, mes frères et moi. Je ne voulais pas que quelqu’un d’autre voie ça.» Le père de Michel, chef d’une entreprise prospère, aujourd’hui décédé, était ce que son fils appelle un «alcoolique mondain», consommant des litres de whisky à l’abri des murs de sa société, «loin de l’image du pilier de bar ravagé qu’on se fait souvent». «En apparence, nous étions une famille unie, qui ne manquait de rien. Mais, en vérité, j’ai eu une adolescence pourrie.» Le quinquagénaire n’arrive pas à retenir ses larmes: «J’ai souvent eu envie de lui casser la gueule. Un jour, je l’ai giflé, c’est le pire moment de ma vie.»

Le père de Daniel, lui, carbure à la bière. Jusqu’à ses 15 ans, le jeune homme a dû subir ses excès, mais aujourd’hui il vit avec sa mère, séparée. «On peut enfin parler normalement à la maison. Avant, dès qu’on faisait un bruit, on se faisait engueuler. Des fois, il nous battait, ma mère et moi, mais jamais mon petit frère.» Alors Daniel s’arrange pour être le moins possible au domicile familial. «Je traînais avec les copains, j’ai fait des conneries, j’ai même été arrêté.» Pour vandalisme. Mais Daniel tient bon à l’école.

Emue, Cécile peine à cacher sa rancœur: «On s’arrangeait pour souper sans lui, de toute façon, on ne savait jamais quand il rentrait. Parfois, c’était au milieu de la nuit, avec des copains. Et quand ma mère osait lui faire une remarque, il nous faisait comprendre que c’était lui qui payait le loyer.»

Marqués à vie
Un père qui boit, ça laisse des traces. Dix ans après le décès de son papa, Cécile peine à se remémorer un souvenir positif. «La seule fois qu’il m’a dit qu’il m’aimait, c’est quand il était saoul. Ça me fait mal encore aujourd’hui. Il me disait souvent que je ne ferais jamais rien de ma vie. Encore aujourd’hui, quand j’ai un moment de mou, je me dis qu’il avait raison.»

Le père de Daniel est, lui, en traitement aujourd’hui. Un de plus. Son fils le voit chaque week-end. «C’est quand même mon père, glisse-t-il, pudique. Il dit qu’il boit moins, mais j’ai l’impression que ce n’est pas vrai. Je suis inquiet.» Le jeune homme espère un jour avoir le courage de demander à son père pourquoi il «boit comme ça».

La peur de la transmission
De quoi dégoûter Daniel de l’alcool? «Non. On boit de temps en temps, quand on fait la fête avec les copains.» Des cuites, il en a déjà eu. «Ma mère me fait la morale, elle a peur que je devienne comme mon père.» Cécile a épousé un homme lui aussi alcoolique, avant de le quitter il y a une dizaine d’années. «Mon fils avait alors 10 ans et je ne voulais pas qu’il revive ce que j’avais vécu.» La Lausannoise se souvient avec effroi de la première cuite de son garçon: «Il avait la même haleine, le même regard que son père et que mon père à moi. Tout a ressurgi d’un coup. J’ai hurlé. Après, je me suis excusée.» Quant à Michel, il n’a été saoul «qu’une ou deux fois» dans sa vie. «J’ai toujours peur de perdre le contrôle.» * Prénoms d’emprunt


Soutenir les enfants mais aussi leurs parents
«Quand maman ou papa boit.» C’est le nom de la campagne d’Addiction Suisse qui cible les enfants et les adultes qui ont grandi avec un parent alcoolique. «Car cette expérience laisse des traces qui peuvent perdurer à l’âge adulte, explique Ségolène Samouiller, porte-parole de la fondation. Notre but est de dire à ceux qui portent ce fardeau que chacun peut être aidé.»

Selon Addiction Suisse, des dizaines de milliers d’enfants seraient concernés dans notre pays. Confrontés à l’insécurité, à la honte, à la culpabilité – «c’est ma faute si mon parent boit» – et à l’isolement. Selon des études citées par l’ONG, ces jeunes courraient un risque plus élevé de développer eux-mêmes une dépendance à l’âge adulte.

Cette campagne vise aussi les parents alcoolodépendants pour qui la situation est souvent tout aussi dure. Avec le souci constant d’éviter toute culpabilisation, Addiction Suisse, via des brochures ou des entretiens téléphoniques, les encourage à trouver des ressources leur permettant de mener une vie de famille la plus normale possible. La campagne vise aussi à sensibiliser les professionnels afin qu’ils reconnaissent les signaux et puissent parler aux enfants concernés.

Avec quels outils? Sur son site internet, Addiction Suisse répertorie les offres de conseil, d’assistance et de thérapie de groupe qui existent dans les cantons. Il existe également deux sites lancés par la fondation en 2011: www.mamanboit.ch et www.papaboit.ch. Ces derniers permettent aux jeunes de trouver des informations adaptées à leur âge. Des forums de discussion anonymes, animés par des spécialistes, leur donnent l’occasion de partager leurs préoccupations. Le but étant de sortir l’enfant de son isolement.

Plus largement, la campagne s’adresse à toute la population, précise Addiction Suisse. Car moins le sujet sera tabou, plus les enfants trouveront des gens à qui parler. Pour l’anecdote, évoquer son enfance au sein d’une famille touchée par l’alcool est tellement tabou que, dans sa campagne d’affichage, Addiction Suisse a dû faire appel à des comédiens pour donner un visage aux personnes concernées.

Informations, aide, conseils: addictionsuisse, papaboit.ch, mamanboit.ch, infoset.ch (24 heures)

Créé: 23.07.2012, 07h18

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

Caractères restants:

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

11 Commentaires

Jean-François Chappuis

23.07.2012, 08:50 Heures
Signaler un abus 9 Recommandation 0

Le témoignage de ceux ayant eu des parents alcooliques est courageux! Souvent les enfants gardent en eux cette souffrance quotidienne, de peur que leurs camarades leur lance des moulures des plus déplaisantes: Ton père est un ivrogne ou ta mère est une soûlonne et j'en passe! Espérons que cette campagne d'Addiction Suisse porte ses fruits. Car évoquer son enfance de ce milieu alcoolique est tabou! Répondre


Marion Bornand

23.07.2012, 08:59 Heures
Signaler un abus 8 Recommandation 1

Autrefois j'aurais compris que c'était un sujet tabou. Mais aujourd'hui où il y a dans les écoles possibilité de discuter avec une psychologue scolaire ? Quant à la mère c'est désastreux, pourquoi reste-t-elle avec un ivrogne ? elle expose ses enfants, donc qu'elle pense à eux si elle ne pense pas à elle. Il y a aussi des foyers où les deux parents boivent. L'enfant est cassé à vie. Répondre



Sondage

Petite enfance: l’Etat doit-il investir davantage dans la création de places d’accueil?




Rencontre serieuse

publicité
  • [Alt-Text]

Sondage

Vous arrive-t-il encore de chanter?





Le monde en images

Service clients

Contact
  • Abonnement et renseignements
    Nous contacter lu-ve 7h30-12h / 13h30-17h
    Tél. 0842 824 124, Fax 021 349 31 69
    Depuis l'étranger: +41 21 349 31 91
    Adresse postale:
    Service clients CP 585 - 1001 Lausanne

Club Voyage

Découvrez le programme 2012

Energie

Toute l'actualité sur l'énergie

Cinéma

Sorties et bandes-annonces

ABONNEMENTS MOBILE

Grâce à notre outil comparatif indépendant, nous vous aidons à trouver l’abonnement optimal pour votre téléphone portable.

ASSURANCES AUTO

Est-ce que votre assurance auto répond à vos attentes ? En seulement cinq petites étapes, trouvez l’offre qui vous convient.

Applications mobile

24heures partout, avec vous

Météo

Consultez la météo

Le monde des saveurs

Visitez notre monde des saveurs et découvrez les saveurs de ce monde !

Paiement pas SMS

Payez par SMS!

Bébé

Toutes les infos "bébé"