Le surmenage reste la règle à l’hôpital

SantéLes médecins en formation sont trop souvent soumis à des charges horaires qui violent la loi sur le travail. Un sondage montre l’ampleur du problème.

Un médecin en formation a une charge effective de travail supérieure au maximum légal.

Un médecin en formation a une charge effective de travail supérieure au maximum légal. Image: Keystone

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Charge horaire excessive, plage de repos insuffisante, heures supplémentaires non déclarées: les conditions de travail des médecins en formation dans les hôpitaux suisses restent problématiques. Un nouveau sondage national réalisé par leur association entre janvier et février 2017 le montre. «Pour une majorité de médecins, la loi sur le travail n’est toujours pas respectée», déplore la vice-présidente de l’Association suisse des médecins assistants et chefs de clinique (ASMAC), la Dr Anja Zyska.

La comparaison avec le précédent sondage de 2014 montre quelques améliorations. Dans l’ensemble, la situation reste «préoccupante», juge toutefois l’ASMAC. Anja Zyska, qui est par ailleurs spécialiste en médecine du travail, souligne deux points noirs. «Le fait que 38% des médecins interrogés arrivent parfois à la limite ou estiment qu’ils n’en peuvent plus est consternant.» L’autre résultat «alarmant» renvoie à la sécurité des patients: un médecin sur deux (50%) dit avoir personnellement été témoin, au cours des deux dernières années, de la mise en danger d’un malade pour cause de surmenage des médecins; deux ans plus tôt, ils n’étaient que 38%.

Les chirurgiens mal lotis

L’époque où les médecins en formation pouvaient travailler jusqu’à 70 ou 80 heures par semaine est révolue. Mais la limite de 50 heures hebdomadaires maximales autorisées dans la loi sur le travail de 2005 n’est pas encore, et de loin, la norme à l’hôpital. Sur 12 900 membres de l’ASMAC, 3258 ont participé au sondage. Le contrat de travail respecte la limite des 50 heures pour seulement 58% des médecins questionnés. La durée de travail effective dépasse le plafond légal pour 52% d’entre eux. Encore aujourd’hui, un médecin sur quatre (25%) travaille plus de 60 heures et plus par semaine. Les chirurgiens sont les moins bien lotis. Leurs heures de travail hebdomadaires moyennes accomplies sont nettement plus élevées que dans d’autres disciplines.

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Autre constat «insatisfaisant» pour l’ASMAC: les heures de travail supplémentaires ne sont pas annoncées régulièrement. Seulement un médecin sur deux (51%) travaillant entre 51 et 60 heures par semaine les inscrit. Cette part chute à 27% pour les médecins travaillant plus de 60 heures hebdomadaires. Les médecins inscrivant leurs heures supplémentaires en ont effectué, en moyenne, 141 en 2016. Au-delà de 140 heures annuelles cumulées, la loi n’est pas respectée. Les témoignages recueillis par l’ASMAC le prouvent: il n’est pas rare que des médecins chefs de service invitent leurs assistants à ne pas comptabiliser leurs heures supplémentaires. La grande dépendance des médecins en formation envers leur patron pour la poursuite de leur carrière les fait renoncer à faire valoir leur droit.

La troisième prescription légale est de ne pas travailler plus de 7 jours consécutifs. Elle a été violée au moins une fois pour 45% des personnes interrogées. Ce résultat est un peu meilleur qu’en 2014 (- 8%). Si l’on considère les trois obligations fixées dans la loi, celle-ci a été violée, au moins pour un critère, pour 66% des médecins qui ont répondu.

Anja Zyska évoque un changement de culture très lent. «Les directions d’hôpitaux se déclarent prêtes à faire respecter la loi. Mais il manque souvent un pont entre ces dirigeants, des managers, et les médecins chefs de service responsables d’organiser leur service et de planifier le travail des médecins en formation.» Parfois, explique la vice-présidente de l’ASMAC, les médecins chefs méconnaissent la loi sur le travail ou ne reçoivent pas les moyens requis pour la respecter. L’organisation des services est aussi souvent perfectible, ajoute-t-elle.

Priorité aux tâches cliniques

L’ASMAC lancera ces prochaines semaines une campagne de sensibilisation sur la nécessité de repenser l’organisation du travail au sein de l’hôpital afin de prévenir le surmenage des médecins. La Dr Zyska en décrit l’esprit: «Les tâches administratives ont beaucoup augmenté. Certaines peuvent être déléguées, par exemple à des assistantes médicales appelées à décharger les médecins assistants qui auront plus de temps pour les tâches cliniques.» L’encouragement à favoriser le temps partiel, une demande croissante des médecins en formation, est aussi à l’ordre du jour.

Troisième piste défendue par l’ASMAC: l’amélioration de la planification du travail dans les services de soins. Les hôpitaux doivent se donner les moyens de gérer cette tâche de manière professionnelle. «Faire un bon planning, cela suppose de bien connaître la loi et d’avoir une parfaite maîtrise des rouages dans le service et l’hôpital», explique Anja Zyska. Des membres de l’ASMAC étant souvent témoins de lacunes dans la gestion des services, l’association a décidé de créer un groupe de spécialistes du planning. Ils sont disponibles pour soutenir les hôpitaux dans cette tâche sensible. Des établissements y recourent déjà et en voient le bénéfice, note l’ASMAC.

Une aide aux médecins en crise

La pression à davantage d’efficacité, omniprésente dans le monde du travail, n’épargne pas la médecine, constate la Dr Zyska. Les burnouts, en hausse dans d’autres métiers, touchent aussi des médecins. La branche a pris au sérieux ce risque. Elle a créé ReMed, un service d’aide aux médecins en situation de crise. En 2016, sur la centaine de médecins ayant pris contact avec le réseau de soutien de la faîtière des médecins suisses, un peu plus d’un tiers des cas invoquait comme motif le surmenage, l’épuisement ou la dépression. «L’augmentation de l’absentéisme pour maladie est un des signaux d’alarme et doit pousser les directions d’hôpitaux à agir, souligne la vice-présidente de l’ASMAC. En se donnant les moyens de respecter la loi sur le travail, on prévient le surmenage , on protège la santé des médecins et on garantit une meilleure médecine.»

(24 heures)

Créé: 11.04.2017, 06h42

Le CHUV innove en traquant les heures sup'

«Les heures supplémentaires étaient la règle, elles doivent devenir l’exception.» Directeur des ressources humaines (DRH) au CHUV depuis juin 2012, Antonio Racciatti prend au sérieux la surcharge des médecins en formation. En partenariat avec l’Association vaudoise des médecins assistants (ASMAV), le CHUV a négocié une nouvelle convention collective de travail (CCT) pour ses assistants.

La CCT CHUV se démarque de la pratique, généralisée en Suisse romande, de planifier le travail des médecins en formation sur la limite légale maximale de 50 heures. Pour cette raison, assure l’ASMAV, l’accord fait déjà l’objet d’une attention dépassant les frontières vaudoises. La Fédération des hôpitaux vaudois (FHV) vient par ailleurs de se rallier à ce nouveau modèle, confirme sa secrétaire générale, Patricia Albisetti: «La CCT CHUV est un pas innovant de l’employeur en faveur des médecins en formation et traduit la volonté de respecter enfin la loi sur le travail.»

L’accord CHUV prévoit que l’actuelle charge horaire hebdomadaire, fixée contractuellement à 41,5 heures mais toujours planifiée à 50 heures, passera à 47 heures dès juillet 2017, puis 46 heures dès janvier 2019. Aujourd’hui, seul le travail supplémentaire à partir de la 51e heure donne droit à une compensation. A l’avenir, et c’est la contrepartie obtenue par l’ASMAV, toutes les heures supplémentaires devront être annoncées et seront compensées.

En planifiant le travail des assistants sur une charge horaire la plus proche possible de la charge effective de travail, le CHUV espère une réduction des heures supplémentaires. Le modèle se veut plus transparent et plus équitable. Antonio Racciatti parle d’un «risque» pour le CHUV, mais aussi d’un «défi»: «Il n’y a pas de baguette magique pour respecter la loi sur le travail dans nos hôpitaux. C’est une démarche de longue haleine, qui mise sur un changement de culture. Cela suppose des changements à plusieurs niveaux: réglementaire, en revoyant les processus et l’organisation du travail des médecins, en formant l’encadrement et en instaurant un contrôle et un suivi préventif.»

L’objectif ne sera pas atteint sans un travail en amont, assure le DRH. Un appel aux projets innovants a été lancé. Les services sont invités à être créatifs. «Les premières propositions nous surprennent par leur qualité. Des gains d’efficacité sont identifiés. Le positif, c’est que tout le monde est prêt à relever le défi et à viser l’objectif que les services roulent bien, sans surcharge chronique pour les médecins assistants et les cadres.»

Une cellule d’aide à la planification du travail a été créée. Composée de spécialistes RH, elle est sur le point d’être renforcée par un médecin déjà affecté à la tenue du planning dans un gros service du CHUV. Des formations (microMBA) avec un volet RH sont proposées aux médecins cadres. Une nouvelle fonction d’assistante médicale est testée pour alléger la partie administrative du travail des médecins. La neurologie, les soins intensifs et la rhumatologie sont les trois services pilote qui expérimentent le virage.

La direction de l’hôpital et son DRH devront ne pas donner d’injonctions contradictoires, font remarquer des chefs de service encore méfiants. Au moment où le CHUV a vu son budget se resserrer d’un cran, des décisions d’économies touchant à l’utilisation des fonds de service ont tendu les relations entre les médecins cadres et le management. Des besoins médicaux accrus sont enregistrés sans que les moyens suivent, met en garde l’ASMAV. «Nous saluons les initiatives positives qui vont dans la bonne direction, mais nous restons vigilants. Car la meilleure convention reste parole creuse si elle n’est pas appliquée», souligne l’association.

A Genève, le malaise persiste

Les médecins genevois peuvent envier leurs collègues du CHUV. «Cela fait au moins cinq ans que nous nous battons pour obtenir une convention collective de travail», réagit le Dr Christophe Fehlmann, président de l’AMIG, l’association qui représente les internes et les chefs de clinique des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

Il faut dire que les HUG ont été épinglés plusieurs fois pour leur non-respect de la loi sur le travail. Fin 2015, l’Office cantonal de l’inspection et des relations du travail (OCIRT) relevait que neuf services ne respectaient pas la limite des 50 heures hebdomadaires, certains dépassant les 70 heures. «La direction a exprimé sa volonté de faire changer les choses, reconnaît Christophe Fehlmann, mais elle semble parfois impuissante face à quelques chefs de service qui font de la loi ce qu’ils veulent. Des groupes de travail ont réfléchi à la manière de diminuer la charge horaire dans trois services: soins intensifs adultes, soins intensifs pédiatriques et urgences adultes. Des réflexions intéressantes ont émergé. Mais leur conclusion est qu’on ne résoudra pas ce problème sans créer au moins vingt postes dans ces trois services. Sur ce point, nous sommes dans l’impasse.»

Les HUG estiment, eux, que la réorganisation du travail pour adapter les horaires des médecins à la loi «avance bien». Leur porte-parole Nicolas de Saussure indique que les groupes de travail ont identifié 14 scénarios. Les pistes retenues seront mises en œuvre prochainement et durant l’été. «Un rapport intermédiaire va être adressé à l’OCIRT. Par ailleurs, la consigne sur la déclaration des heures supplémentaires a été rappelée. Celles-ci doivent être déclarées et la tendance de certains médecins de ne pas les inscrire est combattue.»

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