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250 ans dans la vie des Vaudois

1788: Un paysan vaudois se plaint d’une aristocrate

Par Julien Magnollay. Mis à jour le 07.02.2012

Le père de famille estime néfaste l’influence d’une dame sur ses deux filles

Scène bucolique dans l’Oberland bernois, vers 1790, aquarelle attribuée à Gabriel Ludwig Lory (1763-1840).

Scène bucolique dans l’Oberland bernois, vers 1790, aquarelle attribuée à Gabriel Ludwig Lory (1763-1840).
Image: Cabinet d'expertise Olivier Bauermeister

Cette année-là...

21 mars Un incendie dévaste La Nouvelle-Orléans, tuant 1200 habitants et détruisant 856 bâtiments.

21 juin Entrée en vigueur de la Constitution des Etats-Unis d’Amérique.

13 juillet Un orage de grêle ravage la France, détruisant arbres fruitiers et récoltes.

17 juillet Les Suédois remportent la bataille navale de Hogland, mais ne réussissent pas à s’emparer de Saint-
Pétersbourg.

26 août Son Etat en faillite, Louis XVI rappelle le Suisse Jacques Necker aux finances.

«Je suis un bon campagnard tout simple, ayant une petite fortune et une grande famille.» Ainsi commence une extraordinaire lettre de lecteur publiée le 6 décembre 1788 dans le Journal de Lausanne. Cet hebdomadaire, créé par l’excentrique apothicaire et homme de lettres Jean Lanteires (1756-1792), est le premier vrai journal, avec contenu rédactionnel, que connaît Lausanne. Son existence est malheureusement très brève (1786 à 1792).

La lettre montre deux mondes qui se télescopent en cette fin d’Ancien Régime. D’un côté M. R., paysan; de l’autre Mme V., dame de haut rang (les noms sont caviardés par le journal). Le paysan vaudois explique avoir sept enfants. Deux de ses filles ont rencontré chez une amie ladite dame V., établie dans le voisinage, qui les invite chez elle.

«Elles demeurèrent un mois, écrit le paysan. Mais quelle altération! A la place de leur teint frais et vermeil, je leur vis les joues abattues et blanches comme du lait caillé.» La plus jeune des filles assure à son père que «leur teint est devenu ce qu’il devait être, pour des gens comme il faut, des gens de mise».

Des horaires décalés
L’homme se lamente. «Au lieu de se lever à six heures, déjeuner à huit, dîner à une, souper à huit et se coucher à dix, comme elles avaient été accoutumées à la maison, mes filles sont encore au lit à onze heures, déjeunent à une, dînent à six, soupent à onze et ne vont jamais au lit avant trois heures du matin. Hier à dîner, après une longue préparation qu’on appelle je crois toilette et qui consuma tout le matin, elles se montrèrent enfin avec une tête si boursouflée, si chargées de plumes, que ma salle se trouva trop basse pour qu’elles puissent développer toute la majesté de leur coiffure.»

Les filles parlent adultères, remettent en cause la religion. «Croiriez-vous que ma fille Louison a prétendu qu’il n’y avait que les fanatiques qui ne jouassent pas aux cartes pendant nos jours de solennités? Et que sa sœur Sophie est venue demander à son beau-frère le pasteur s’il ne doutait pas de l’immortalité de l’âme? Veuillez, Messieurs, être assez humains pour nous suggérer un expédient propre à tenir cette maladie et l’empêcher de dévaster nos campagnes.»

Deux semaines plus tard, le bon campagnard se fend d’une seconde lettre. «Une nouvelle grêle» s’est abattue sur sa maison. La dame V. s’est invitée chez lui à l’improviste. Branle-bas de combat. Monsieur ressort son habit de mariage, mais celui-ci craque de toutes parts. Il doit se rabattre sur son habit du dimanche.

La «maladie» de ses filles reprend de plus belle et devient contagieuse. «Mon jardinier se frise tous les jours, il vole ma fleur de farine pour se poudrer, néglige mon jardin pour faire le joli garçon.» Les domestiques se mettent à boire le thé l’après-midi. «C’en est trop. Je suis résolu enfin de prouver à ma femme et à mes filles que je suis le chef de la maison. Je crains qu’il n’y ait point d’autre moyen que la sévérité.»

Une réponse cinglante
Ces deux lettres font sortir Dame V. de ses gonds. Le Journal publie sa réponse cinglante. «Il est bien mortifiant, bien affreux, pour une femme de mon rang, de se voir traduite en public pour avoir eu la bonté d’inviter chez moi des demoiselles d’un rang bien inférieur au mien, et filles d’un homme rustique, bien inférieur à elle.»

«Je leur ai inspiré des idées au-dessus de leur sphère; je les ai dégagées de quelques liens superstitieux qui les courbaient vers la terre. Eh bien, quand ces demoiselles entreront dans le monde, elles ne rougiront plus d’un air niais, elles ne seront plus ébahies de ce qu’on n’a pas conservé précieusement les préjugés gothiques de nos stupides aïeux.»

Ce qui énerve le plus la dame, ce sont les plaintes liées à sa visite. «Voilà bien la manière de juger des hommes sans élévation et qui serpentent dans la fange dont ils se nourrissent et où ils sont nés. L’honneur n’est rien pour eux; ils sont insensibles aux sacrifices que nous faisons pour descendre jusqu’à leur humble état, et par là, les tirer de l’espace étroit où circulent leurs pensées rampantes.»

«L’honneur de ma visite lui demeure; elle le fera respecter de ses voisins, l’élèvera au-dessus de ses égaux et répandra sur sa chaumière une gloire qui ne mourra jamais. J’aurais droit de demander une réparation, mais je lui en ferais grâce et l’abandonne à ses regrets de m’avoir insultée sans raison, sans honnêteté, d’avoir méconnu ma bienfaisance et mon affabilité.» (24 heures)

Créé: 07.02.2012, 22h24

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