250 ans dans la vie des Vaudois
1790: «Les pommes de terre ne sont point réputées graines»
«Non, dans les pays du monde, les pommes de terre ne sont point réputées graines, mais jardinage, comme les choux et autres de ce genre, par conséquent point sujettes à la dîme.» En prononçant ces paroles le 5 novembre 1790 devant ses paroissiens, le pasteur Jean-Rodolphe Martin les incitait à ne pas céder le dixième de leur récolte de pommes de terre au seigneur de Carrouge, Bernard de Diesbach. Or il avait été chargé peu auparavant de trouver une conciliation entre de Diesbach et les paysans qui lui devaient la dîme. Qu’il prenne parti pour ces derniers de manière aussi tranchée pouvait être interprété en haut lieu comme une trahison.
Il faut rappeler que les Bernois étaient à cran depuis la Révolution française et voulaient empêcher toute idée nouvelle d’arriver en Pays de Vaud. Pour surveiller les agitateurs, qui de mieux placé que les fonctionnaires et, parmi eux, les pasteurs, connus pour leur attachement à leur souverain?
Appel à la délation
Le 3 septembre 1790, les communes vaudoises reçoivent une proclamation dans laquelle les autorités bernoises promettent récompense et anonymat aux délateurs de propos ou d’écrits révolutionnaires. Les pasteurs font connaître la missive à leurs paroissiens, sans imaginer que l’un des leurs en sera la plus célèbre victime. Car c’est une dénonciation qui perd Jean-Rodolphe Martin.
Une lettre anonyme qui exagère grandement les propos du pasteur, accusé d’inciter les paysans à la révolte. Le délateur, aux motivations obscures, serait le châtelain Reymond, secrétaire du consistoire, sorte de tribunal des mœurs rattaché à la paroisse. Le pasteur est arrêté dans la nuit du 28 au 29 décembre. Il passe plus de trois mois en prison à Berne avant que son innocence ne soit reconnue.
Mais au fait, qui est Jean-Rodolphe Martin, né à Rossinière en 1737, en poste depuis 1779 à Mézières? Renée de Marsens, l’une de ses paroissiennes, en dresse le portrait dans une lettre adressée à une parente. «C’est le plus franc et le plus rempli de candeur de tous les hommes, peut-être même l’est-il un peu trop pour ce siècle dangereux où nous vivons. Bon père, bon mari, bon maître, ami sûr, digne ministre de l’Evangile, le père et l’appui des pauvres dans sa nombreuse paroisse.»
En quoi ce fait divers va-t-il prendre de l’importance? Parce que l’arrestation du pasteur Martin agit comme un réveil des consciences. Plusieurs conseils de ville se consultent et écrivent leur réprobation à Berne. Ces lettres montrent en quoi l’affaire choque les Vaudois. D’abord, son arrestation en pleine nuit, dans sa cure, par des hommes armés. Puis, surtout, qu’il ait été transféré à Berne.
On n’a pas fait pareil pour le major Davel, rappelle le Conseil de Cossonay, malgré l’éclat de sa haute trahison. Un Davel qui, soit dit en passant, n’a pas encore, à la fin du XVIIIe, l’aura de héros vaudois qu’il prendra une cinquantaine d’années plus tard. On déplore aussi l’arrestation sur délation. On regrette enfin le vol des papiers du pasteur. Bref, on craint une justice arbitraire.
Finalement, l’affaire se dégonfle. Martin est relâché le 4 avril 1791. Berne le rétablit dans ses fonctions et lui alloue 100 écus d’or de dédommagement. Mézières le reçoit en grande pompe le 12 avril. A aucun moment les réjouissances n’ont un caractère hostile à Berne.
Epilogue et apothéose
Que deviennent les héros de cette affaire? Le pasteur Martin quitte la paroisse de Mézières l’année suivante. Il meurt à La Tour-de-Peilz en 1818. Le châtelain Reymond, le délateur, est chassé de son poste de secrétaire du consistoire. Mais il sait rebondir puisqu’il devient par la suite député au Grand Conseil vaudois.
L’épilogue est en forme d’apothéose. En 1903, pour célébrer le centenaire de l’Etat de Vaud, René Morax écrit La dîme, qui retrace l’histoire du pasteur Martin. La pièce est jouée à Mézières. Le succès aidant, une souscription publique est lancée, qui aboutit à la construction du Théâtre du Jorat, inauguré en 1908.
Quant à la dîme, elle sera finalement abandonnée. Mais, comme le dit l’un des personnages de la pièce de Morax, «on aura toujours des impôts ».
Source: Le Pays de Vaud de 1789 à 1791, Paul Maillefer, 1892 (24 heures)
Créé: 09.02.2012, 22h25
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