250 ans dans la vie des Vaudois
1833: les piétistes crient au païen
Par Michel Rime. Mis à jour le 12.04.2012
Dossiers
Cette année-là...
3 janvier?Le Royaume-Uni occupe les îles Malouines.
6 février?Le prince Othon de Bavière devient le premier roi de Grèce.
1er avril?Le général Santa Anna devient président du Mexique, qui change 36?fois de présidence entre 1833 et 1855.
Japon?Début de la grande famine qui durera quatre ans. Emeutes contre la hausse du prix du riz.
28 mai?Eruption du Vésuve.
23 août?Abolition de l’esclavage dans l’ensemble de l’Empire britannique.
L'image
Le centre thermal de Bex: depuis les années 1820, Bex attire touristes fortunés et têtes couronnées grâce aux vertus curatives de ses eaux salées. Voilà à quoi ressemblaient les Bains de Bex en 1833. Une image tirée d’un calendrier lithographié par la maison Spengler, à Lausanne.
Vevey n’avait jamais accueilli autant de monde que ces 8 et 9 août. La Société de l’agriculture n’est plus, mais l’Abbaye des vignerons tient sa troisième fête.
Quatorze ans se sont déroulés depuis la dernière, des années pendant lesquelles la Confrérie s’est assoupie. Le réformateur Louis Levade n’est plus Abbé, une affaire d’irrégularité comptable a pourri les relations et poussé un membre du Conseil à démissionner.
L’année 1833 marque un ressaisissement magnifié par la Fête. Mais les piétistes dénoncent, plus fort que jamais, le culte aux «faux dieux», Palès, Cérès, Bacchus et Silène. Un catéchiste défend à ses élèves de prendre part aux festivités et d’y assister. Une brochure, prétendument sortie des presses de M. Ducloux, de Lausanne (on n’en a pas retrouvé trace), monte le ton contre ce culte jugé païen. «Cette provocation souleva des polémiques et de vifs mouvements d’irritation, car la population jugeait inacceptable ces tracasseries et ces actes d’intolérance», écrit Emile Gétaz en 1941 dans son livre sur la Confrérie.
L’ambiance devint même si électrique, après la Fête, que le pasteur Rochat de Corseaux fut maltraité alors qu’il se rendait à une réunion de méthodistes. L’affaire finit devant les tribunaux.
Le contexte chahuté se retrouve dans cette strophe des Souvenirs de la Fête des vignerons, parus en août 1833: «A vous qui, pour autrui moralistes sévères, indulgents pour vous seuls, de nos jeunes bergères censurez âprement les passe-temps, si doux!… choqués de leurs ébats, c’est-à-dire jaloux, levant les yeux au ciel et criant au scandale, vous poussez des soupirs parfumés de morale…» Sous la signature de Valamont se cache Jean-Jacques Porchat-Bressenel (1800-1864), fabuliste et professeur de droit à Lausanne.
Berne lève des troupes
Un autre nuage menace les réjouissances vigneronnes. La révision du Pacte fédéral débouche sur des troubles politiques. La Confédération lève des troupes pour occuper Schwytz et la campagne bâloise. Trente-quatre figurants sont mobilisés. Patatras, on s’active en coulisses!
Des réservistes montreusiens monteront finalement au front pendant les jours du spectacle. Remplacés la semaine suivante par les titulaires de la Compagnie des voltigeurs et de la 3e des mousquetaires d’élite. Un officier, quelques cent-suisses ainsi qu’un boulanger percepteur des tickets d’estrade manquent la Fête, maintenue contre vents et marées. Il se dit qu’un héraut parcourt le canton pour proclamer sa tenue aux dates prévues.
Et quelle fête: la division des bergers et bergères, jardiniers et jardinières ouvre le cortège, suivie de Palès avec son ballet de faucheurs et faneuses, puis s’avancent les vachers chantant leur Ranz célèbre. Suit la division de Cérès, ses moissonneurs et moissonneuses, puis un groupe de vignerons du printemps, la troupe de Bacchus emportée par le pas des faunes – le programme ajoute sauvages à ce mot – et des bacchantes. Enfin, à la division des vignerons d’automne succède la noce villageoise.
Ceux de 1819 se retrouvent aux commandes, le conseiller et colonel Walther en maître d’œuvre, David Constantin côté danse et Théophile Steinlen pour les costumes et le décor. C’est le grand-père allemand naturalisé suisse de Théophile Alexandre, qui sera l’ami de Toulouse- Lautrec, de Vallotton, de Verlaine et de Bruant.
Walther fait composer deux chansons autour de l’harmonie confédérale: «De nos cantons que la discorde affreuse soit pour jamais bannie dès ce jour.» Une partition musicale partielle est commandée à Samuel, fils de David Glady, le musicien de 1819. Elle comporte un hymne à la gloire des vignerons honorés, des invocations aux divinités, des récitatifs et quelques airs de ballets. Les textes restent collectifs. La cérémonie du couronnement se retrouve le clou de la Fête.
Le public vient en nombre. Une partie a embarqué en pleine nuit sur les vapeurs du Léman. De Nyon, on appareille à «2?heures très précises du matin», de Rolle à 3?heures, de Morges à 4 et d’Ouchy à 5. Car la salve d’artillerie de 6 heures annonce le départ des divisions.
Témoignage
«Depuis Lausanne, il ne fut plus question d’aller plus loin soit par le lac soit par la diligence (…). Je n’ai jamais regretté cette impossibilité de trouver place nulle part. Elle me procura l’une de ces courses fantastiques à travers les ombres que le Dante n’eût pas dédaignées, et la nuit la plus amusante que j’aie jamais passée. Vers minuit je m’éloignai de Lausanne, et je fis toute la route à pied jusqu’à Vevey au milieu du concours le plus bruyant, le plus bigarré, le plus agité, le plus nombreux et le plus joyeux que l’on puisse imaginer.
La nuit était sombre. A peine lisait-on une étoile dans le ciel. De violentes bouffées de vent s’élevaient de temps à autre, et venaient éteindre au milieu d’éclats de rire universels les lampes, les lanternes vaudoises ou chinoises, les flambeaux et autres éclairages de toutes sortes dont la lumière tremblante projetait ses rayons sur des tableaux à la Téniers (ndlr: peintre flamand du XVIIe siècle) tous plus grotesques les uns que les autres.»
Témoignage du Genevois Vernes-Prescott (Abbaye des vignerons, 1865).
Sources: Abbaye des vignerons, Eugène de Mellet, Vevey, 1881. Du labeur aux honneurs, S. Caruzzo-Frey et P. Ferrari-Dupont, Confrérie des vignerons de Vevey, 1998 (24 heures)
Créé: 12.04.2012, 22h56
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