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1938: Coupeuse de têtes
Par Michel Rime. Mis à jour le 11.09.2012
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La fille benjamine du pharmacien lausannois Odot a appris la photographie à Munich. Germaine, qui a pris le nom de son époux, le sculpteur Milo Martin, se remet à sa passion, à la fin des années vingt, après avoir donné naissance à un fils et mené une vie de femme au foyer. En 1938, elle expose deux nus à Paris, au XXIIIe Salon international d’art photographique: celui au turban et le seul masculin qu’on lui connaisse, vraisemblablement son mari de dos, comme une ode à l’androgynie. La même année, ses clichés de Ramuz paraissent dans un hommage au poète et le magazine Le Radio (l’ancêtre de Radio TV Je vois tout) publie son portrait de l’actrice Marie Cavadaski. Quatre années plus tôt, elle a magistralement croqué Louis Armstrong, de passage à Lausanne. Elle a alors 42 ans. Le Radio publiera nombre de ses portraits (de Rougemont, Morax, Ansermet, Desarzens et une ribambelle de musiciens). D’autres photographes du cru travaillent pour ce magazine. Parmi eux, Gaston de Jongh, beaucoup plus classique que Germaine, n’hésite pas à la traiter de coupeuse de têtes. Car elle ose des cadrages audacieux, comme avec Ramuz, et ses plans serrés amputent chevelure ou coin d’oreille. Son talent attire pourtant les artistes, qui s’adressent à elles. Columbia utilisera ses clichés de la pianiste Clara Haskil pour illustrer ses microsillons.
La belle Ethiopienne
Datant du début des années trente, les nus de Germaine Martin font preuve d’une rare modernité. Certes, belle est son modèle fétiche, l’Ethiopienne Mayomi Ziouma, mais, au-delà de la plastique, la photographe parvient à saisir l’intimité de son modèle. Et si la dame au turban (Mayomi) nous trouble, ce n’est pas par une abondance de chair dévoilée, mais par la folle sensualité qui résulte d’un recouvrement faussement pudique et du contraste entre la peau et les tissus. S’ajoute bien sûr la maîtrise technique, l’intensité des gris, la subtilité de l’éclairage, l’originalité du cadrage et la pose, issue d’un moment de grâce entre les deux femmes.
Lorsqu’elle s’est formée en Allemagne, la Nouvelle Photographie n’était pas encore au menu. Frank Eugène, son prof le plus prestigieux, passe pour un maître du pictorialisme (pour qui l’image doit tendre à une réalité subjective proche du dessin). Mais de Munich, elle s’est rendue à Moscou avec une consœur, où elles ont portraituré la bonne société, jusqu’à l’insurrection bolchevique. De retour au pays, elle épousera Milo Martin, déjà célèbre, et, ce sera encore Berlin en 1921. Sans fréquenter les avant-gardes, elle s’y est ouvert l’esprit et a photographié les acteurs du grand Stanislavski. Germaine Martin vole aussi l’âme de beaucoup d’inconnus, qui passent commande à son studio lausannois ou qu’elle croise dans le val d’Hérens, à Bruxelles, à Sienne ou à Paris.
Elle réalise quelques reportages pour L’Illustré dans les années cinquante. Œuvre un peu pour la pub. Mais travailler sous pression ou à la chaîne ne correspond guère à son caractère timide et réservé, à sa philosophie de la prise de vue qui réclame «l’expression plus vraie, plus stable, qui laisse transparaître le caractère et l’inconscient», comme elle le dit elle-même. De famille bourgeoise, aisée dans sa vie avec Milo, qui devient l’un des sculpteurs favoris des autorités, la portraitiste aurait pu renoncer à sa vocation. Mais à l’instar de ses amies, la peintre Lélo Fiaux, ou la cantatrice Maria Helbling, elle a tenu à jouer sa carte de femme. Et tant pis si ses audaces artistiques, ses cheveux courts ou son permis de conduire, froissent la bonne société lausannoise. Retirée à Pully depuis 1958, elle y meurt treize ans plus tard, à 79 ans. Un grand talent, incontestablement.
Source: Germaine Martin: photographies, Musée historique de Lausanne et Ed. Bentelli, 2004 (24 heures)
Créé: 11.09.2012, 22h21
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