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Les 250 ans de 24 heures

1969: La fin du nucléaire suisse

Par Mehdi-Stéphane Prin. Mis à jour le 25.10.2012 11 Commentaires

Un des plus graves accidents de l’histoire atomique met fin à l’aventure de la centrale de Lucens

1/2 La centrale désaffectée, photographiée ici en janvier 1989.
HÉLÈNE TOBLER-A

   

Jean-Paul Buclin, ici en 1989, était le directeur de la centrale. (Image:  H. TOBLER-A)

Rétrospective

Cette année-là...

1er janvier L’Ecole polytechnique de l’Université de Lausanne (EPUL) devient l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).
16 janvier Jan Palach, étudiant tchécoslovaque, s’immole par le feu et devient le symbole de la résistance antisoviétique.
14 avril Première transplantation cardiaque en Suisse à l’hôpital universitaire de Zürich.
1er septembre Mise en service de la centrale nucléaire de Beznau, en Argovie.
15-18 août Le festival hippie de Woodstock, dans l’Etat de New York, attire 500 000 fans.

Ils ont marché sur la Lune

21 juillet 1969, 3 h 56  du matin en Suisse. A 380 000 km de là, Neil Armstrong pose son pied gauche sur la Lune et dit: «C’est un petit pas pour un homme, mais un pas de géant pour l’humanité.» Après un atterrissage mouvementé, le chef de l’expédition Apollo XI et son compère, Buzz Aldrin, font l’histoire en marchant sur l’astre de la nuit. Les Etats-Unis lavent l’affront que les Soviets leur ont infligé, huit ans plus tôt, en lançant Youri Gagarine dans l’espace. Dans une édition spéciale de la Feuille d’Avis de Lausanne, les publicitaires s’emparent de l’événement.

Les pompiers appelés en urgence ont été arrêtés in extremis à l’entrée des cavernes creusées dans la molasse de Lucens. Ce mardi 21 janvier 1969, l’alerte vient d’être donnée sur le site de la première centrale nucléaire suisse, mais les soldats du feu ne doivent surtout pas aller plus loin.

Le cœur du réacteur expérimental est entré en fusion, les employés de l’installation réussiront à éviter la catastrophe. L’accident sera considéré des années plus tard comme l’un des vingt plus importants de l’histoire de l’énergie atomique mondiale. A l’époque, on parle d’un simple incident. Retour sur ce jour noir pour l’industrie suisse, qui rêvait de concurrencer Américains, Français et Allemands dans le domaine nucléaire. Après avoir rempli avec succès sa mission de prototype, le petit réacteur était à l’arrêt depuis plusieurs mois, se remémore Jean-Paul Buclin, ancien directeur de la centrale. «Toutes les expériences s’étaient parfaitement déroulées. Certains collègues m’ont même accusé de nous être payé le luxe de l’accident. Tout de même, nous ne l’avions pas fait exprès.»

D’autant plus que l’ingénieur a reçu l’ordre de remettre en route l’installation pour produire de l’électricité, malgré ses réticences. Le rapport d’enquête démontrera, dix ans plus tard, que l’engin était endommagé avant son démarrage. Six minutes après avoir atteint sa puissance nominale, la réaction nucléaire s’emballe. Les sécurités se déclenchent. Du gaz radioactif s’échappe dans la caverne, heureusement vide. La cuve du réacteur a résisté à l’emballement atomique.

Pionnier du démontage
La catastrophe est évitée, grâce, notamment, au sang-froid des employés, salué dans plusieurs rapports. Mais que faire du réacteur accidenté et des lourdes installations techniques enfouies sous la colline de Lucens? En 1969, les méthodes pour démanteler un site radioactif restent à inventer. «Certains voulaient que l’on noie les cavernes, raconte Jean-Paul Buclin. Cela aurait été une aberration totale. Aujourd’hui, tout serait en train de ressortir de la molasse. Nous avons attendu plus d’une année l’autorisation de procéder au démontage.»

Techniciens et ingénieurs, les mêmes qui avaient fait tourner la centrale, procèdent alors au délicat exercice de démantèlement. Protégés par de lourdes et handicapantes combinaisons, les travailleurs perdent jusqu’à 4 litres de sueur par intervention. Le nettoyage méticuleux est achevé fin 1973.

La Suisse a réalisé une première mondiale, mais le rêve de créer sa propre filière nucléaire est à terre. Des centrales seront construites avec des technologies étrangères, mais aucune de ce côté de la Sarine. L’accident de Lucens, minimisé par les autorités fédérales, servira de déclencheur aux oppositions au principal projet romand, prévu du côté de Genève.

L’expérience vaudoise a cependant permis de faire progresser la science nucléaire, question sécurité et démantèlement. Polyglotte, Jean-Paul Buclin a multiplié les conférences autour de la planète. Il a été appelé discrètement à la rescousse par les Soviétiques, peu après l’accident de Tchernobyl. «J’avais dû endosser un uniforme de l’Armée rouge, il ne fallait surtout pas que j’apparaisse comme un expert étranger.»

A Lucens, depuis le départ des derniers déchets en 2003, le site n’a plus trace de son passé nucléaire. Mais la colline, abritant aujourd’hui le dépôt des biens culturels du canton de Vaud, possède encore la mémoire de l’événement. Fin 2011, des mesures ont montré un taux anormal de radioactivité dans l’eau d’écoulement du site.

Ce liquide se trouvait à proximité de la caverne lors de l’accident survenu en 1969, selon Jean-Paul Buclin. «Avec dix ans d’avance sur mes estimations, l’eau est ressortie de la molasse.» Les niveaux d’isotopes sont depuis redescendus, mais la surveillance de la région de Lucens perdura encore pendant au moins vingt ans.


Les autorités ont minimisé l’«incident»

En 1969, Vaudois et Suisses ont ignoré la gravité de l’accident de Lucens. La faute aux autorités fédérales et, en particulier, à celle chargée de surveiller les installations nucléaires, qui ont minimisé l’affaire. La Feuille d’Avis de Lausanne, ancêtre de 24 heures, avait consacré sa une à Lucens, le lendemain de l’«incident», mais en cherchant surtout à rassurer ses lecteurs. La presse romande a d’ailleurs rapidement oublié la centrale de Lucens, à l’exception de L’Illustré qui a publié un impressionnant reportage sur le démontage du réacteur.

En avril 2009, le conseiller fédéral en charge de l’Energie, Moritz Leuenberger, a révisé la position officielle de la Confédération sur ce dossier. «En 1969, la Suisse a échappé de justesse à une catastrophe. L’attitude officielle d’alors s’est contentée d’évoquer un incident. Le rapport d’enquête publié dix ans plus tard avait tiré la conclusion que la population suisse n’avait été menacée en rien. Or aujourd’hui, nous voyons figurer Lucens sur la liste des vingt pannes de réacteur les plus graves enregistrées dans le monde. La dimension réelle de la panne a alors été dissimulée et évacuée sans commentaires.» (24 heures)

Créé: 25.10.2012, 22h32

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11 Commentaires

Pascal Schmutz

26.10.2012, 07:30 Heures
Signaler un abus 36 Recommandation 9

Hier, comme aujourd'hui et comme demain, les autorités chargées de surveiller le nucléaire ont minimisé, minimisent et minimiseront les dangers. Il faut tout de même rappeler que, même avec toutes les sécurités possibles et imaginables mises en place, un accident nucléaire, s'il survient (le risque zéro n'existe pas) peut avoir des conséquences catastrophiques ! Répondre


Jean-François Dupont

28.10.2012, 12:56 Heures
Signaler un abus 4 Recommandation 2

À mon souvenir, les autorités ont informé de manière honnête sur les causes et les conséquences, en particulier sur les doses de radiations pour les environs, les habitants et le personnel de la centrale. En quoi y -a-t-il eu minimisation? Encore un exemple d'antinucléarisme primaire? Répondre



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