Comment un pédophile a pu accueillir une fillette abusée

DrameUn père de famille a commis durant des années des actes sexuels sur une fillette placée chez lui après avoir été abusée par un proche. Elle avait pourtant tiré la sonnette d’alarme.

Image: Florian Cella

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Julie* a une histoire que l’on souhaiterait ne jamais avoir à raconter. Celle d’une fille restée dans l’ombre de son bourreau, réduite au silence, une fille désormais sans visage. Par protection. Celui qui devait être un père de substitution, père de cette famille qui l’a accueillie durant onze ans, était en réalité un pédophile. Il y a plus d’un mois, ce Vaudois était condamné par le Tribunal correctionnel de Lausanne à 3 ans et demi de prison pour actes d’ordre sexuel avec des enfants et contrainte sexuelle. Pendant ce temps, Julie en lutte avec des symptômes anxieux tentait certainement de se reconstruire dans son foyer pour mineurs.

«Malgré les importantes lésions recensées par le constat médical d’un hôpital, l’enquête n’a jamais pu déterminer qui lui avait fait subir cela»

Comment pourrait-il en être autrement? A 3 ans et demi, elle était retirée à la garde de ses parents par le SPJ. Parce qu’un adulte avait pris possession de son corps en commettant de graves abus sexuels. Malgré les importantes lésions recensées par le constat médical d’un hôpital, l’enquête n’a jamais pu déterminer qui lui avait fait subir cela. Son père qui avait pris la fuite? Son frère? Alors qu’elle souffrait d’une dépression de la petite enfance, la fillette avait certainement cru à un miracle lorsqu’elle avait été placée dans une famille d’accueil de la région lausannoise. Sur le papier, Pierre* et sa femme étaient parfaits. Un père cadre dans une grande entreprise, une jolie maison, un fils presque du même âge qu’elle. Suivra une petite sœur quelques années plus tard.

Mais à l’âge où s’amuser aurait dû être sa seule préoccupation, Julie a été confrontée à la perversité d’un homme. Une seconde fois. Pédophile désormais reconnu par les psychiatres et par lui-même, Pierre menait à bien son rituel régulièrement. Il se rendait dans la chambre de Julie pour lui dire bonne nuit. Et caressait la gamine apeurée. Entre-temps, la fille du pédophile, alors âgée de 4 ans était, elle aussi, devenue une nouvelle proie.

Un jour de 2012, Julie a tiré la sonnette d’alarme. A sa façon. Avec les ressources d’une fillette de 12 ans déjà abusée dénonçant celui qui lui offrait un toit confortable et une vie de famille. Julie a avoué se sentir mal à l’aise car Pierre se promenait parfois nu. Comme l’atteste une note interne du SPJ en notre possession, une collaboratrice du SPJ en charge de la famille d’accueil est intervenue auprès de Pierre et de sa femme en abordant ces questions de nudité. Elle a informé la famille «des conséquences sur l’intimité de cette jeune fille, particulièrement en regard de sa situation personnelle.»

«Totale confiance»

Pierre avait alors fait part de son agacement et regrettait «le manque de bon sens» du SPJ. «Selon lui, les enfants accueillis doivent s’adapter au mieux aux coutumes de la famille», avait répondu le pédophile. L’assistant social de Julie nuançait le rapport de sa collègue. «Le fait qu’il soit écrit que le couple d’accueil semble ne pas saisir la portée de la réflexion interpelle. Car je ne peux m’imaginer qu’il en soit ainsi, écrivait-il (…) Dire que ces actes peuvent avoir une portée pénale me semble réducteur, car cela sous-entend presque qu’un problème n’est pas résolu et que même notre Service devrait peut-être donner suite pénale. Or, cela n’est bien sûr pas nécessaire.» Il concluait: «J’ai indiqué à Mme X (ndlr: l’épouse de Pierre) ma totale confiance en ses prestations éducatives, et celles de son mari, des mesures pratiques et de modifications de comportements ayant été prises par la famille d’accueil.»

Depuis l’entretien avec le pédophile et sa femme, le SPJ a maintenu un suivi ordinaire de cette famille. Le pédophile, lui, a poursuivi son rituel avec Julie. Ce n’est qu’en 2014 que la fillette devenue adolescente a craqué et raconté tout son calvaire. Le SPJ a alors dénoncé ce cas pénalement et la machine judiciaire s’est mise en marche. Julie a été immédiatement placée dans un foyer. Suivie quelque temps par la fille biologique de la famille d’accueil.

«Il n’y avait aucun problème apparent dans leur profil, ni dans leur histoire familiale, ni d’un point de vue pénal»

Comme toutes les familles d’accueil, celle du pédophile avait passé la rampe des contrôles du SPJ. «Il n’y avait aucun problème apparent dans leur profil, ni dans leur histoire familiale, ni d’un point de vue pénal», affirme Christophe Bornand, chef du SPJ. Le couple était devenu famille d’accueil depuis 2001, soit deux ans avant l’arrivée de Julie. Selon nos informations, aucun autre enfant placé n’a eu de problème avec Pierre. A part Julie, tous étaient des garçons.

Lorsque la vérité a éclaté en 2015, le SPJ a fait une évaluation à l’interne du suivi de ce dossier et a déposé une plainte pénale. Il a estimé qu’aucune erreur n’avait été commise. «Chaque famille a ses propres valeurs, certaines ne se gênent pas de se promener nues devant leurs enfants, mais dans une famille d’accueil, cela est tout simplement inacceptable, précise d’emblée le chef du SPJ. Dans ce cas-là, Julie avait croisé ce père de famille nu, n’avait pas parlé de nudisme ou d’une quelconque systématique. Pour autant, nous avons réagi et nous avons recadré la famille. Objectivement, avec les éléments que nous avions, il n’y avait pas de moyen de repérer et anticiper ce qui se passait réellement.»

Le courage de Julie

La nudité d’un père d’accueil ne devait-elle pas faire penser au pire? Les révélations de Julie en 2012 n’étaient-elles pas le signe évident d’un appel à l’aide? Plusieurs professionnels, pédopsychiatres ou spécialistes des abus, interrogés s’accordent sur le fait qu’un enfant victime d’abus sexuels ne révèle généralement pas clairement ou entièrement son vécu. Et chacun de rappeler le courage qu’a eu Julie de parler ne serait-ce que de nudité du père d’accueil. «Ce qu’a dit cette enfant n’est clairement pas anodin», estime François Boillat, directeur de l’association DIS NO. Mais alors que peut-on faire dans ce genre de cas? Faut-il enquêter sur la famille? Questionner la jeune fille? «Les gens se montrent sous leur meilleur jour. On ne peut pas être au quotidien à contrôler une famille. Bien sûr aujourd’hui, on sait ce qui se passait et cela est inadmissible, monstrueux et malheureux. Je peux toutefois affirmer que les familles d’accueil font un travail extraordinaire, qu’elles sont encadrées et contrôlées. Mais comme dans tout système, il peut y avoir un problème», répond le chef du SPJ Christophe Bornand.

Des propos nuancés par Maria Demierre, conseillère en santé sexuelle de la division interdisciplinaire de santé des adolescents du CHUV. «En cas de doutes, il faut regarder plus loin et entendre l’enfant. C’est notre devoir d’assistance. Les paroles d’une enfant de 12 ans qui parle de malaise face à la nudité auraient dû faire tilt», rappelle cette spécialiste. Pour elle, comme pour François Boillat, il fallait faire une enquête poussée. «Par des entretiens avec le père d’accueil et avec l’intervention d’un pédopsychiatre expressément mandaté.» «Parce qu’il ne faut pas influencer la parole d’un enfant, un pédopsychiatre doit se charger de questionner l’enfant dans ce genre de cas», précise François Boillat, directeur de l’association DIS NO.

Le déni des professionnels

Pour Maria Demierre, ce cas illustre malheureusement un phénomène impressionnant qui commence tout juste à être étudié: le déni des professionnels. «Nous le constatons régulièrement. Les médecins, comme des partenaires sociaux ne voient pas les abus d’enfant. La sexualité chez l’enfant fait peur. Les professionnels craignent qu’on se dise qu’ils ont un regard sale en suspectant des abus.»

* Prénoms fictifs (24 heures)

Créé: 04.10.2016, 06h47

Le contrôle des familles d’accueil

Avec 4800 enfants suivis, dont 11% nécessitent un placement, le SPJ travaille avec environ 200 familles d’accueil et des internats institutions pouvant héberger ces mineurs. Chacune de ces familles passe par une évaluation sociale. On leur demande alors le casier judiciaire des adultes ou encore un certificat médical. Le chef du SPJ a également accès à leur dossier de police. Les conditions logistiques sont évaluées, et plusieurs visites avec et sans les enfants de la famille sont faites. «Il y a régulièrement des candidats qui sont refusés», précise le chef du SPJ. Deux assistants sociaux sont ensuite en charge de chaque dossier, un qui s’occupe de l’enfant placé et l’autre de la famille d’accueil. Au moins deux visites par an sont effectuées dans la famille d’accueil en dehors des réseaux, assure le SPJ.

Mais c’est aussi sur le réseau que compte le SPJ, comme l’école, les pédopsychiatres ou les pédiatres. Ont-ils des moyens de s’assurer qu’ils ne placent pas un enfant chez un pédophile? «Nous sommes très sensibles à ces questions, nous avons malheureusement à gérer au quotidien de nombreuses situations d’abus et de violence avec les 1500 signalements qui arrivent chaque année, explique Christophe Bornand. Le SPJ et les professionnels entourant l’enfant observent donc tout changement dans son comportement, mais il n’y a pas d’entretien psychologique des membres de la famille d’accueil.» Seuls 1 à 2 familles d’accueil voient leur autorisation retirée chaque année.

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