Endettés à 18 ans à cause de leurs parents mauvais payeurs

ConsommationEn Suisse, près de 38% des 18-24 ans, à savoir 250 000 jeunes, doivent de l’argent. Trois apprentis vaudois mis aux poursuites racontent

Les trois apprentis qui ont accepté de raconter leurs tourments suivent les cours de l’Ecole professionnelle commerciale de Lausanne.

Les trois apprentis qui ont accepté de raconter leurs tourments suivent les cours de l’Ecole professionnelle commerciale de Lausanne. Image: PATRICK MARTIN

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Ils entrent dans la vie active avec le fardeau de la dette. Selon l’étude publiée en mai par l’Université des sciences appliquées du Nord-Ouest de la Suisse (FHNV), un dixième des 250'000 jeunes suisses endettés doivent plus de 2000 francs. Parmi eux, 3% font l’objet de poursuites et 4% ont des dettes auprès d’instituts de crédit.

En matière d’endettement, en somme, la «génération Internet» est surreprésentée par rapport aux autres catégories d’âge. Achat de vêtements en ligne et téléphonie mobile et recours au petit crédit constituent une part importante des tentations de consommation auxquelles sont imputables les factures impayées. De surcroît, 80% des jeunes s’endettent avant l’âge de 25 ans.

Dès lors, devant l’ampleur d’un phénomène qui prend des dimensions préoccupantes, les actions de prévention contre l’endettement, auxquelles le Canton de Vaud, en collaboration avec le Centre social protestant (CSP), consacre 650'000 francs par an, se concentrent essentiellement sur les dangers que peuvent représenter certains produits bancaires et les achats «coup de cœur» sur Internet. A l’heure actuelle, plus de 10'000 élèves vaudois ont bénéficié de l’une ou l’autre de ces actions préventives.

Impôts impayés
Néanmoins, le danger n’est pas écarté pour autant. En 2013, une étude de la Haute Ecole spécialisée de Lucerne indiquait que ce sont les impôts impayés qui sont majoritairement responsables de l’endettement des jeunes et non pas, comme on l’imagine souvent, les crédits à la consommation. Une réalité qui cache parfois des drames familiaux dont les victimes, jetées dans la vie d’adulte sans précaution, paient la facture. «L’on peut être jeune, lourdement endetté et ne pas en être responsable», souligne Brigitte Kauffmann, médiatrice et professeure à l’Ecole professionnelle commerciale de Lausanne (EPCL).

Sous couvert d’anonymat, trois apprentis de nationalité suisse, élèves de l’établissement, ont accepté de raconter leur chemin de croix. Pour faire en sorte que les camarades dans la même situation ne se murent pas dans le silence de la honte.


«Aucun adulte ne m’a rien expliqué»

A 22 ans, Léa* fait preuve d’une surprenante lucidité, comme si les tourments de sa jeune vie lui avaient déjà appris que le combat est quotidien. Avec ses trois frères et sœurs, elle est élevée par sa mère, qui a divorcé quand elle était enfant et avec laquelle elle a un rapport fusionnel et conflictuel. Léa quitte le gymnase à 17 ans et demande à être placée dans un foyer pour s’éloigner de l’environnement familial. Alors que la pension versée par son père est transférée à l’institution, les éducateurs refusent d’en utiliser une partie pour payer ses factures de portable. La jeune fille emploie donc des cartes à prépaiement, mais ses proches oublient de résilier son abonnement. A 18 ans, Léa, incapable de régler la facture de l’opérateur, a déjà aux basques un acte de défaut de biens de quelques centaines de francs. Quand elle quitte le foyer pour s’installer dans une colocation organisée, elle n’ouvre pas ses factures, qui s’accumulent: «Personne, ni ma famille ni les éducateurs, n’a jamais pris la peine de m’expliquer comment les choses allaient se dérouler dès ma majorité, précise-t-elle, et je me suis retrouvée perdue dans toute cette paperasse administrative.» Aujourd’hui, Léa, élève de 2e année à l’EPCL, vit depuis plus de trois ans avec son compagnon et tente de remonter une pente de plusieurs milliers de francs d’actes de défaut de biens. Elle a renoncé au dentiste et au gynécologue, par exemple, qui ont été contraints de la mettre aux poursuites. Avec l’aide de la médiatrice de l’école, elle est bien décidée à finir son apprentissage et à empoigner, cet été, le carton plein de factures encore fermées. «Je suis certaine qu’il doit y avoir plusieurs jeunes dans mon cas, dit-elle en souriant. Par mon témoignage, je veux leur faire comprendre qu’il ne faut pas garder le silence sur ses ennuis.»


«Mon père jette les factures à la poubelle»

«J’étais persuadée que mon père payait régulièrement mes primes d’assurance-maladie, comme il le faisait pour ma sœur. Mais c’était juste un épouvantable malentendu.» Fille de parents divorcés et criblés de dettes, Thérèse*, 25 ans, découvre à sa majorité, alors qu’elle vient de quitter le gymnase, qu’elle doit déjà plusieurs milliers de francs à son assureur. «Il m’a donc radiée, ce dont je ne me suis aperçue qu’après une année, explique-t-elle. Quand j’ai demandé une nouvelle affiliation, on ne me l’a accordée qu’à condition que je rembourse l’année écoulée. Des milliers de francs sont donc venus aggraver mes dettes.» Personne, de surcroît, ne lui a jamais expliqué qu’il est indispensable de renvoyer sa déclaration d’impôt, quand bien même on ne gagne toujours pas un centime. «J’ai donc été taxée d’office et, désormais, entre l’assurance-maladie, les impôts et les amendes des CFF, accumulées du fait que mes parents refusaient de me payer le train pour aller à l’école, j’ai environ 30'000 francs d’actes de défaut de biens, avoue-t-elle, en larmes. Je sais bien que je suis en partie responsable de la situation, mais que voulez-vous, pendant des années, j’ai vu mon père jeter les factures à la poubelle. C’est donc là, sans doute, que finissaient les miennes…» Elève à l’EPCL, Thérèse, qui reçoit environ deux lettres par mois de la part de l’Office des poursuites et se rend scrupuleusement aux convocations successives, est bien décidée à mettre de l’ordre dans son budget dès le début de la vie active: «Peut-être même avant. Mon ami et moi allons nous marier en octobre et il m’a proposé de faire un crédit pour rembourser mes dettes en une seule fois», sourit-elle. Mais la jeune femme concède volontiers qu’un crédit, même contracté par amour, ne fait qu’ajouter de nouvelles dettes aux précédentes.


«Ma mère ne payait pas mes primes»

En 2013, Richard* fête ses 23 ans et tombe des nues. Un appel de l’Office des poursuites l’informe qu’il doit près de 20'000 francs à son assureur-maladie. Sans rien dire, sa mère, avec laquelle il vit depuis le divorce de ses parents, n’a plus payé la moindre facture depuis environ six ans. Richard tente de lui en parler, demande des explications et se heurte à un mur: «Si tu continues, lui dit-elle, je te chasse de la maison.» Il se retrouve à la rue. Un camarade propose de l’héberger pendant quelques mois, qu’il met à profit pour devenir un spécialiste des services sociaux. Il passe de bureau en bureau, se fait le plus souvent éconduire mais, grâce à l’assis tance de Brigitte Kauffmann, médiatrice de l’EPCL, obtient un sérieux coup de main de la part de l’Office vaudois de l’assurance-maladie, qui lui permet de maintenir son droit aux prestations médicales et de bénéficier d’un subside. Néanmoins, EasySana, filiale du Groupe Mutuel, refuse une proposition de rachat des poursuites et actes de défaut de biens: «On nous propose 25%. Or, à moins de 80%, dit Pascal Egger, nous ne pouvons pas entrer en matière, quelle que soit la nature du cas.» La fierté de Richard l’a empêché de parler spontanément de ses difficultés: ce sont deux de ses professeurs qui se sont aperçus que le bon élève qu’il est perdait pied, inexplicablement, et qu’il broyait du noir. S’il réussit ses examens, le jeune homme, d’une maturité confondante, aimerait intégrer la HEIG-VD, mais en cours d’emploi, du fait que les revenus de sa mère lui interdisent d’obtenir une bourse. «Avant, j’étais révolté par la situation, dit-il sereinement. Maintenant, je n’ai qu’une idée en tête: très vite effacer une dette dont je ne suis pas responsable. Et j’enrage à l’idée d’être mis dans le même panier que tous ces jeunes que l’on qualifie de mauvais payeurs.»

*Prénoms d'emprunt (24 heures)

(Créé: 16.06.2015, 06h51)

Que dit la loi?

«Sont débiteurs à l’égard de l’assureur-maladie non seulement l’enfant mineur, en sa qualité de preneur d’assurance, mais également les parents, à titre solidaire, dès lors que les cotisations d’assurance et les participations aux coûts relèvent des besoins courants de la famille, précise l’avocat Christophe Piguet, ancien bâtonnier. La responsabilité solidaire des parents prend fin à la majorité de l’enfant concerné. Les assureurs n’en demeurent pas moins libres de poursuivre l’enfant pour les coûts échus avant sa majorité, la solidarité parentale ne libérant pas l’enfant de sa propre responsabilité à leur égard. Si les parents ont manqué à leurs devoirs, l’enfant majeur peut agir devant le juge civil.» Une démarche psychologiquement difficile à entreprendre, et qui peut se révéler inutile quand les parents connaissent également des difficultés financières.

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