La fin du miracle vaudois?

EconomieRecul de l’immobilier, moindre capacité à créer des emplois et à attirer de grandes entreprises étrangères: le ralentissement annonce-il la fin d’un cycle?

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En décembre 2016, à la veille de Noël, Pascal Broulis devait recevoir les dirigeants d’une grande société américaine partiellement basée au Mexique. Son transfert dans le canton de Vaud, discuté depuis des mois, allait-il enfin se concrétiser? Patatras! La compagnie ira plutôt aux Etats-Unis, alléchée par les promesses fiscales du président Donald Trump fraîchement élu. L’espoir d’un deal à plusieurs dizaines de millions de francs d’impôts par an pour le Canton s’est évanoui alors que tout semblait réglé.

Quelques semaines plus tôt, une autre société américaine, sur le point de déménager sur Vaud, misait sur un autre canton jugé plus attractif. «Sur ce front, on travaille bien, on a des atouts, mais on ne plante plus un clou depuis deux ans. Ce n’est pas bon car la diversification du tissu économique garantit de sains équilibres», constate le patron des Finances vaudoises. Il regrette aussi la diminution des étrangers imposés à la dépense: «A coups d’initiatives, on crée un climat malsain, même si elles échouent en votation. La concurrence pour attirer de riches contribuables s’est durcie en Europe.»

Pascal Broulis voit «de petits nuages» glisser dans le ciel bleu azur du «miracle vaudois» que célèbrent, à l’unisson, tous les candidats aux élections cantonales. Le grand argentier ne dramatise pas: «Vaud continue à bien se porter, tant mieux!» Mais il refuse la tentation de l’autosatisfaction: «Rien n’est jamais acquis! Restons calmes et réfléchissons froidement à de nouvelles solutions.»

L’économie privée stagne

La résilience de l’économie vaudoise est célébrée sur tous les tons dans cette campagne électorale molle. Pas facile de faire résonner quelques bémols. Le directeur du Centre Patronal, Christophe Reymond, s’y essaie: «Le miracle vaudois a existé de 2005 à 2015, mais c’est fini.» Depuis deux ans, constate le patron des patrons vaudois, l’activité économique privée stagne. La preuve? Le volume des salaires déclarés dans les institutions de prévoyance gérées par le Centre Patronal ne grandit plus depuis deux ans. «Les croissances annuelles de cette masse salariale jusqu’à 8% ou même 10% entre 2005 et 2010, c’est fini.»

La création d’emplois freinée

Champion de la création d’emplois durant plusieurs années, loin devant la moyenne nationale, Vaud a accusé un premier repli de son indice de l’emploi dès le troisième trimestre 2015. Quatre trimestres consécutifs, le bilan des emplois a été négatif. Pour l’année 2016, il reste positif surtout grâce au secteur public et parapublic, qui engage. Bonne nouvelle, le taux de chômage n’est pas affecté jusqu’ici par le ralentissement de l’économie privée: il est stable entre 4,7% et 5%. Soit entre 4% et 4,4% si l’on applique le mode de calcul fédéral, qui ne répertorie pas les chômeurs en fin de droits. L’écart avec le taux moyen national (3,3%) a diminué ces dernières années.

L’immobilier ralentit

L’autre nuage qui commence à inquiéter en sourdine, c’est le revirement de l’immobilier. «On voit encore beaucoup de grues, mais le ralentissement est patent», note Christophe Reymond. Les caisses de pension du Centre patronal se battaient encore récemment pour acquérir des immeubles qui leur échappaient souvent car la concurrence était forte et les prix élevés. Aujourd’hui, elles sont appelées chaque semaine par des vendeurs dont les immeubles ne trouvent plus preneur. «C’est une évidence, on construit beaucoup trop», se désole un promoteur qui demande l’anonymat.

Dans les comptes vaudois 2016, les rentrées d’impôts ont encore marqué une légère progression (+2%) par rapport à 2015. Mais le recul du produit des gains immobiliers (–29 millions, –10% en une année) témoigne d’un changement de paradigme. Les objets de luxe ne se vendent plus. Le prix moyen de la villa ou de l’appartement en PPE a perdu 15% à 20% en une année. De premiers signes de détente sont aussi enregistrés sur le marché locatif: le taux de vacance des appartements a passé de 0,7% à 0,9% en 2016.

Coup de froid passager ou durable? «Pour l’instant, on peut y voir une correction bienvenue sur un marché qui était en surchauffe», souffle Christophe Reymond. «Il faut éviter une bulle spéculative», note Pascal Broulis. Il n’a pas oublié la crise du début des années 1990, quand la bulle immobilière a explosé. Les taux hypothécaires grimpaient à plus de 7%. Le secteur entraînait dans sa chute des banques, puis l’Etat. Vaud devenait le cancre du ménage fédéral. Le Canton aligna les déficits plus de dix exercices consécutifs. La dette vaudoise s’envola à près de 9 milliards de francs.

Un cycle en chasse un autre

Une décennie d’abondance a succédé à une décennie calamiteuse. Mais le miracle vaudois est-il fragile? Les petits nuages encore gris clair sont-ils annonciateurs d’orages et de gros temps? Jean-Pascal Baechler, à l’Observatoire de l’économie vaudoise de la BCV, écarte cette hypothèse: «La croissance est peu dynamique, mais les indices que l’on irait vers une cassure forte et durable manquent.» La Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI) sortira en mai sa prochaine enquête conjoncturelle. «Pour l’instant, c’est plutôt positif. Mais les prévisions à plus de deux ans n’ont pas de sens», souligne son porte-parole, Philippe Gumy.

Si l’on met dans la balance l’environnement international difficile depuis une décennie et la cherté du franc, on peut considérer que les économies suisse et vaudoise ont réalisé une bonne performance. «Rien n’est jamais acquis, mais c’est plutôt rassurant pour la suite», juge Jean-Pascal Baechler. Dans quel sens le balancier oscillera-t-il? «Pour ces prochaines années, je parie sur une croissance molle dont le canton continuera à pouvoir tirer un certain profit», se risque Christophe Reymond.

Chargé de piloter les analyses prospectives à Statistique Vaud, Olivier Meuwly juge le questionnement sur la fin du cycle miraculeux vaudois «intéressant mais abstrait». La Commission de prospective, dont le prochain rapport paraît ce printemps, n’aborde pas frontalement un scénario économique de retour aux vaches maigres. Pascal Broulis se déclare «modérément optimiste»: «Si l’on considère les facteurs économiques et géopolitiques, tout va plus vite qu’il y a vingt ans. Le rythme des cycles s’accélère. Cela nous force à la vigilance et à soigner notre capacité d’adaptation.»

Réformer la fiscalité des sociétés

La priorité de Pascal Broulis, c’est la réforme fiscale des entreprises: «Il y a un urgent besoin de clarification.» S’appuyant sur le vote positif des Vaudois au paquet fédéral que les Suisses ont rejeté, il s’active pour que la Confédération fasse vite de nouvelles propositions. A son invitation, le chef du Département fédéral des finances, Ueli Maurer, sera dans le canton le 3 mai prochain.

Deux visites sont au programme: chez Nestlé à Vevey et chez LN Industries à Champagne, une PME qui développe des solutions microtechniques et vit de l’exportation. Pascal Broulis en attend des soutiens appuyés à la nécessité d’agir vite: «Multinationales, sociétés à statuts spéciaux et PME, toutes attendent des réponses sur leur futur fiscal.» Vaud pourrait très bien mettre en œuvre sa propre réforme fiscale, plébiscitée par les Vaudois en 2016. Neuchâtel l’a fait en 2010. Ce sera le principal enjeu du début de la prochaine législature.

L’atout majeur du canton

En attendant, l’un des meilleurs atouts vaudois est l’excellence de son pôle de formation et recherche. Du socialiste Pierre-Yves Maillard au libéral Philippe Leuba, tous les conseillers d’Etat sont d’accord sur ce point. Christophe Reymond s’enthousiasme devant le bouillonnement généré par l’EPFL, l’Université de Lausanne et les HES, celle d’Yverdon en particulier. Dans leur environnement immédiat, des start-up naissent, innovent, créent des emplois, lèvent du capital-risque comme nulle part ailleurs en Suisse.

La prospérité vaudoise, la capacité du canton à créer de la valeur ajoutée et des emplois, dépendra beaucoup de la vitalité du pôle pharma, biotech, medtech et neurotech, veut croire le gouvernement, qui en a fait une priorité de sa politique économique. La capacité du pôle vaudois de formation tertiaire à attirer des talents venus de toujours plus loin (l’Europe, les Etats-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde) sera cruciale. Un étranger sur quatre arrivant dans le canton est un étudiant, a calculé Statistique Vaud. «Quand on les a formés, il faut savoir les garder. On a besoin de leur créativité», souligne Pascal Broulis. Qui relève qu’un des atouts vaudois est l’âge médian de sa population, inférieur à la moyenne suisse (40 ans au lieu de 42 ans), ce qui améliore l’équilibre entre actifs et retraités. Christophe Reymond constate aussi, et s’en réjouit, que les jeunes patrons de la nouvelle économie vaudoise sont souvent des immigrés qui choisissent de rester. Vaud profite de sa xénophilie, n’en déplaise à l’UDC et ses appels anxiogènes à limiter l’immigration. (24 heures)

Créé: 13.04.2017, 06h47

Le nouveau moteur de l’économie vaudoise s’appuie sur le pôle cantonal de formation et recherche

Encore souvent perçue à travers ses entreprises traditionnelles, l’économie vaudoise s’est beaucoup diversifiée et fortifiée dans l’innovation ces quinze dernières années. Les jeunes pousses issues du pôle vaudois de formation tertiaire brillent dans des domaines aussi variés que les techniques médicales et la santé, la cybersécurité, le traitement des données numériques (big data), les drones, la robotique ou les technologies agricoles.

Plusieurs start-up peuvent rêver à un destin similaire à ceux de Logitech ou Kudelski, deux entreprises nées au bord du Léman et qui ont pris une dimension planétaire malgré des hauts et des bas. C’est du moins la conviction de Patrick Barbey, directeur d’Innovaud, l’organisme cantonal chargé du soutien à l’innovation.

Ces jeunes sociétés high-tech gravitent autour de l’EPFL, de la HEIG-VD à Yverdon ou du CHUV et ses instituts de recherche. Au Parc de l’innovation sur le campus de Dorigny, à Y-Parc au pied du Jura ou au Biopôle à Epalinges, elles créent déjà des dizaines, si ce n’est des centaines d’emplois. Elles sont le nouvel atout ducanton pour prendre le relais des multinationales étrangères dont le flux s’est tari en même temps que l’optimisation fiscale, un paramètre de leur venue dans nos contrées, a été contestée par la communauté internationale.

En 2016, Innovaud a lancé une nouvelle catégorie de ces entreprises d’avenir pour les distinguer des start-up, étiquette réservées aux sociétés à peine sorties des laboratoires. Les sociétés innovantes, âgées d’au moins 3 ans et enregistrant une hausse annuelle de leurs emplois d’au moins 20% sont désormais labellisées «scale-up». Le premier bilan, publié fin mars, donne une idée de cette mine d’or de l’économie vaudoise. Les 14 premières scale-ups installées dans le canton comptabilisaient déjà un total de 899 emplois début 2017, dont 632 créés en Suisse. L’an dernier, elles ont créé 140 emplois dans notre pays, contre 83 en 2015. La dernière société promue dans cette catégorie, Bestmile (lire en page 17), vient d’annoncer qu’elle augmentera son effectif de 30 à 100 collaborateurs cette année.

Vaud est très actif pour soutenir ces jeunes sociétés de pointe. «Notre objectif est de devenir un site dédié à l’innovation parmi les plus performants au monde», déclarait Patrick Barbey lors de la sortie de l’étude de Swiss Venture Capital Report 2017. A cette occasion, le public apprenait que, en 2016, la pépinière de start-up vaudoises a levé à elle seule la moitié du montant global de capital-risque en Suisse, soit près de 462 millions de francs. Un record! Selon un classement – non officiel – des principaux «hubs» européens pour l’investissement dans les start-up, la région lausannoise figurerait en sixième position derrière Londres et Paris, mais devant Madrid, Dublin, Genève et Zurich.

Les réussites exemplaires de Mindmaze (valeur 1 milliard), AC Immune (entrée en Bourse réussie en 2016), Symetis (rachetée pour 430 millions par Boston Scientific), Sophia Genetics (le leader européen de l’analyse des données génomiques) ou encore SenseFly (le fabricant de drones de cartographie, désormais propriété du groupe français Parrot, avec sa centaine de collaborateurs à Cheseaux-sur-Lausanne), propagent l’optimisme.

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