Les trésors insoupçonnés des gymnases vaudois

CultureLes établissements regorgent d’œuvres d’art. Le Canton examine les pratiques d’achat et vient de recenser toutes les collections. Certaines pièces de valeur ont été sécurisées.

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Ce n’est pas un secret. Un dessin de Keith Haring, réalisé spécialement par l’artiste américain pour le gymnase lausannois du Bugnon, orne les murs d’une salle de classe. L’œuvre, protégée par un plexiglas vieillot, est en cours de restauration.

Joyau du Bugnon

Cette pièce est le joyau de la collection d’art du Bugnon, initiée il y a une trentaine d’années par un enseignant nommé Pierre Keller. Partout dans le canton, les gymnases ont amassé, au fil des ans et sous la férule de professeurs passionnés comme Jean Curchod à Burier, des centaines de pièces d’artistes, essentiellement romands et vaudois: Jean Lecoultre, Jean Crotti, Pietro Sarto, François Burland, Pierre Schwerzmann, Olivier Estoppey, Alain Huck, Francine Simonin… «C’est une collection de valeur, sans aucun doute, indique Olivier Saudan, chef de file des professeurs d’arts visuels à Beaulieu. Il y a peu d’oubliés parmi les personnes qui ont marqué le terrain de l’art.» On nous signale même une petite gravure signée David Bowie.

Les établissements les plus garnis sont aussi les plus anciens: Burier, le Bugnon ou la Cité. Au total, près de 1130 œuvres sont réparties dans les gymnases vaudois, le plus souvent exposées, parfois entreposées dans l’ombre. Ce chiffre émane d’un recensement tout juste bouclé par le Département de la formation, de la jeunesse et de la culture (DFJC). «Le recensement vise à savoir ce que l’on a exactement, indique Pierre Fantys, responsable de missions stratégiques et administratives à la Direction générale de l’enseignement postobligatoire (DGEP). Les inventaires effectués par les gymnases étaient disparates, plus ou moins détaillés.» Chef de file des arts visuels au Bugnon, Yves Zbinden salue l’initiative. «Il a fallu retrouver toutes les dates, tous les achats… C’est du travail mais c’est une bonne chose, car cela permet de savoir qui a fait quoi. Je suis ici depuis vingt ans; je pense que je suis le dernier, dans ce gymnase, à connaître l’ensemble de la collection.»

«Supplément d’âme»

Quelle est la valeur de ce fonds méconnu? Le Canton se refuse à articuler un chiffre. «C’est très difficile à estimer, explique Pierre Fantys. Les experts ne sont pas toujours d’accord. Il y a aussi l’état du marché lui-même.» Il ne dira pas non plus où se trouve telle œuvre ou telle autre, de peur d’attiser les convoitises. Un tableau de Sonia Sekula, fruit d’une donation, aurait été estimé à 50'000 francs.

La DGEP assure que cet inventaire n’a pas mis à jour de dysfonctionnements, de déprédations notables ou d’actes de vandalisme. «Les élèves ont du respect pour ce qui se trouve aux murs», relève Yves Zbinden. «En 35 ans d’enseignement, je n’ai jamais constaté de déprédation, abonde son collègue Olivier Saudan. Quelques œuvres non encadrées ont un peu pris l’humidité, mais rien de grave. Les restaurateurs font des miracles. On a aussi eu de belles surprises, notamment la redécouverte d’une toile de Jean Lecoultre.»

Point de spéculation sur ces pièces. La collection contemporaine d’art vaudois poursuit une fonction culturelle et pédagogique. «C’est un très bon outil d’enseignement, confirme Anne-Hélène Darbellay, présidente des chefs de file d’arts visuels vaudois. Cela permet aux élèves de côtoyer des œuvres tout en donnant un supplément d’âme au gymnase.» Pour Olivier Saudan, «cette collection fait partie intégrante de l’enseignement pour les professeurs d’arts visuels et d’histoire de l’art. Elle nourrit la discussion, permet d’expliquer comment les œuvres sont réalisées; faire des liens avec les grands maîtres…»

Des mesures de restauration et de sécurisation ont été prises. Certaines pièces de valeur ont été fixées plus sûrement au mur; d’autres réencadrées. Des efforts qui visent aussi à «assurer l’exposition des œuvres dans des lieux offrant une grande visibilité et profitant au plus grand nombre», précise Pierre Fantys.

Enveloppe de 60'000 francs

Le Canton alloue une enveloppe annuelle de 60'000 francs à l’ensemble des gymnases. Les directeurs se partagent le butin en bonne intelligence. Les achats se font ainsi au gré des opportunités, des enthousiasmes des professeurs et de la réceptivité des directions. Bref, de la sensibilité de chacun. Certains établissements dépensent une somme annuelle fixe; d’autres non. Beaulieu investit par exemple de 5000 à 10 000 francs.

Le plus souvent, c’est une commission constituée d’enseignants sensibles à l’art contemporain qui gère les acquisitions. Ils proposent des noms, visitent des expositions puis soumettent leurs choix à leur direction. Le grand recensement du DFJC est la première étape d’un projet global d’examen des pratiques. Suivant une recommandation du Contrôle cantonal des finances, le DFJC a constitué en 2016 un groupe de travail visant à «renforcer la mise en valeur et la bonne conservation des œuvres existantes ainsi que préciser les modalités d’acquisition, cela sur la base des bonnes pratiques historiques existantes portées par des enseignants et directeurs passionnés au sein des différents établissements», annonce Pierre Fantys.

Budgets gelés

Il évoque une volonté «d’unifier quelque peu les pratiques, de faire en sorte que les gens achètent, conservent, accrochent de la même façon». Y aura-t-il de nouvelles règles? Un contrôle plus soutenu? Il faudra attendre les conclusions du groupe de travail, d’ici à la fin de l’année, pour en savoir davantage. Cet état des lieux approfondi suscite des inquiétudes. Les budgets d’acquisition des gymnases ont été gelés l’an dernier. De l’argent réinvesti pour le grand toilettage des œuvres, explique le DFJC. Ce dernier assure vouloir maintenir l’enveloppe budgétaire et pérenniser une tradition ancrée dans la loi vaudoise sur la vie culturelle et la création artistique et la loi sur le patrimoine mobilier et immatériel.

«Je pense que l’on va apprécier la qualité de ces collections avec le temps, conclut Anne-Hélène Darbellay. Elles offrent un panorama d’artistes contemporains d’autant plus intéressant qu’il diffère des collections émanant d’un cadre plus classique comme celles des banques, par exemple.» (24 heures)

Créé: 12.03.2017, 23h02

Quand Keith Haring dessinait devant les ados lausannois



Photo Jacques Straesslé

Les élèves du Bugnon admirent l’artiste à l’œuvre lors d’un workshop organisé en 1987.


Cette photo a été prise en 1987. Instant magique: le célèbre artiste américain Keith Haring dessine dans une classe du gymnase lausannois du Bugnon, sous le regard captivé des élèves.

C’est à Pierre Keller, alors enseignant au Bugnon, que l’on doit la venue de Keith Haring en Suisse. Il raconte: «Je l’ai connu à New York en 1981. Il faisait ses fameux graffitis dans le métro, à la craie. J’ai trouvé cela fantastique. Je l’ai vu en train de dessiner et je lui ai mis la main sur l’épaule. Peu après, j’ai acheté mon premier Keith Haring pour 50 dollars.»

En 1987, Pierre Keller travaille pour British American Tobacco et supervise une série d’affiches publicitaires pour Lucky Strike avec son nouvel ami. «J’avais organisé un workshop avec les étudiants pour montrer comment Keith Haring travaillait. Il m’a dit: «Je vais faire un dessin pour l’école mais je ne veux pas faire la promotion de la cigarette.» Il voulait faire passer l’idée qu’il est mal de fumer. D’où ce dessin de squelette. On l’a fait encadrer tout de suite.» Trente ans plus tard, Pierre Keller estime cette œuvre à 300'000 francs. Le passe-partout (encadrement en carton) a un peu souffert de l’humidité; le dessin au feutre, de la lumière. La pièce est en cours de restauration.

A noter qu’au Bugnon, le démarrage de la collection d’art s’est fait grâce au Pour-cent culturel, une somme consacrée à l’embellissement des bâtiments communaux (1% du budget de construction).

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