
Bientôt, les pendulaires romands ne puiseront plus dans deux caissettes de quotidiens gratuits avant de s’engouffrer dans leur train. Telle est la conséquence, presque immédiate, du verdict rendu hier par la Commission de la concurrence (Comco). Le gendarme des marchés accepte, sans restrictions, le rachat des activités suisses d’Edipresse – 24 heures, La Tribune de Genève, Le Matin… – par Tamedia, estimant que l’éditeur zurichois du Tages-Anzeiger ne gagne pratiquement aucune part de marché dans cette opération.
Désormais, rien ne fait plus obstacle au nouveau géant des médias à l’échelon national, qui chapeautera 12 quotidiens payants, 3700 collaborateurs, pour un chiffre d’affaires de 1,25 milliard de francs, et cela entièrement dès 2013. Parmi les premières mesures déjà prises fin mars, lors de l’annonce du mariage, la fusion du Matin Bleu et 20 minutes en un seul titre, le premier ayant été lancé en Suisse romande à l’automne 2005 par Edipresse, le second six mois plus tard par Tamedia.
Au dire de Walter Stoffel, le président de la Comco, cette issue était inexorable: «Le Matin Bleu aurait été éliminé à terme, même sans cette concentration, et aucun éditeur n’aurait montré un intérêt pour son rachat dans la situation actuelle. Depuis leur introduction, Tamedia et Edipresse ont subi un déficit de plusieurs
dizaines de millions de francs. Toutes nos analyses l’ont démontré: il n’y a pas de place pour deux quotidiens gratuits en Suisse romande.»
Le Matin Bleu disparaît la semaine prochaine
Interrogé, Tibère Adler, le directeur général de l’éditeur vaudois, confirme seulement que «plusieurs millions de francs ont été investis» dans Le Matin Bleu. Regrette-t-il de s’être embarqué dans cette aventure pas si gratuite? «Absolument pas. Il s’agissait alors d’un pari sur un marché nouveau à une époque de haute conjoncture.» De son côté, Tamedia s’était donné quatre ans pour rentabiliser 20 minutes, un objectif qui s’est trouvé ensuite anéanti par la récession.
Le combat entre les anciens concurrents est donc bel et bien terminé. Reste à savoir comment s’effectuera la refonte des deux titres en un seul «gratuit» visant un tirage de 210 000 exemplaires pour plus de 500 000 lecteurs. Le porte-parole de Tamedia, Christoph Zimmer, ne révèle aucun détail, mis à part le fait que le nombre de licenciements devrait, au final, être inférieur aux 20 postes annoncés il y a six mois, en raison des départs naturels ayant eu lieu dans les deux rédactions qui comptaient environ 70 postes fin mars.
Selon nos informations, ce rapprochement devrait être mené au pas de charge. Dans quelques jours, à savoir le 25 septembre, Le Matin Bleu stoppera sa parution tandis que 20 minutes continuera à être distribué, le temps de peaufiner un nouveau gratuit romand qui paraîtra d’ici trois à quatre semaines sous le nom de… 20 minutes. Enfin, les licenciements entre les deux rédactions concerneront vraisemblablement 10 personnes, qui bénéficieront d’un plan social.
Plus globalement, depuis ce printemps, on assiste en Suisse à l’hécatombe des pendulaires gratuits alors que le gâteau publicitaire ne cesse de fondre – au premier semestre, les annonceurs, principales sources de revenu de la presse écrite, ont réduit leurs dépenses de plus de 20%. Outre-Sarine, il ne reste aujourd’hui plus que 20 Minuten et Blick Am Abend , News ayant réduit la voilure à une édition zurichoise tandis que .ch et Cash Daily ont déjà disparu des caissettes.
«Renoncez à tout licenciement»
INTERVIEW EXPRESS
DOMINIQUE DISERENS
SECRÉTAIRE CENTRALE D’IMPRESSUM,
SYNDICAT DES JOURNALISTES
– Votre réaction à la disparition d’un des deux gratuits?
– Nous demandons instamment à Tamedia et à Edipresse de continuer à employer tous les collaborateurs des deux titres dans leurs entreprises et de renoncer à tout licenciement. Nous demandons à Tamedia d’assumer la responsabilité sociale à l’égard des collaborateurs d’Edipresse. Les employés des deux gratuits ont été engagés pour mener la petite guerre entre les éditeurs sur ce marché. Les jeux sont désormais faits. Il n’y a pas de raison que les employés soient livrés à leur propre sort.
– Reste que la presse suisse – et donc romande – vit un automne noir avec des licenciements déjà annoncés et d’autres qui devraient l’être. Que proposez-vous?
– La presse traverse une période difficile, c’est un secteur très sensible aux variations conjoncturelles. Nous exigeons tout d’abord que la convention collective soit respectée. Ce qui n’a, par exemple, pas été le cas chez Ringier Romandie, où aucune négociation n’a été engagée avec le personnel ou ses représentants avant le licenciement de dix personnes. Ensuite, nous demandons aux directions de prendre toutes les mesures possibles pour ne pas avoir à licencier. Nous devons trouver des solutions et elles existent. A l’instar du chômage partiel. Nous constatons aussi que la plupart des groupes ont des réserves ou, pour reprendre l’exemple d’Edipresse, que les résultats des activités suisses sont encore bénéficiaires au premier semestre. Ainsi, nous estimons que les éditeurs abusent de la situation pour redimensionner leurs entreprises.
– Vous évoquez le chômage partiel, mais n’est-on pas davantage dans une crise structurelle que conjoncturelle?
– Les deux facteurs se conjuguent. Le chômage partiel doit pouvoir s’appliquer dans certains cas. Nous demandons aux éditeurs d’assumer leur responsabilité sociale.
ANNE GAUDARD
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