Les cinq questions que pose le second tour

Election au Conseil d’EtatLe scénario imprévu, avec la double candidature à droite, provoque l’incertitude. Très ouvert, ce scrutin hors norme bouscule les codes habituels.

Il reste trois jours avant de connaître un résultat qui sera riche d’enseignements.

Il reste trois jours avant de connaître un résultat qui sera riche d’enseignements. Image: J.-B. SIEBER/A

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Deux élus. Voilà ce qui manque pour que le Conseil d’Etat vaudois soit au complet. Restera-t-il majoritairement de gauche? Basculera-t-il un peu ou beaucoup à droite? Il faudra attendre dimanche pour le savoir, alors que l’issue du scrutin paraissait prévisible dès le soir du premier tour.

A ce moment-là, il n’y avait pas grand monde pour dire que le canton allait élire l’UDC Jacques Nicolet et se doter d’un gouvernement à majorité de droite. La réélection de la Verte Béatrice Métraux et l’accès au pouvoir de la socialiste Cesla Amarelle semblaient joués. Simplement parce qu’elles avaient fait un meilleur score que l’UDC. Et parce que la continuité paraissait attendue.

On les voyait déjà rejoindre les trois PLR Pascal Broulis, Jacqueline de Quattro et Philippe Leuba, flanqués des deux socialistes Pierre-Yves Maillard et Nuria Gorrite, tous élus au premier tour.

Vingt-quatre heures plus tard, l’alliance de la droite dure avec les Vert’libéraux projetait la campagne dans l’incertitude. La droite – PLR en tête –, gonflée à bloc par ses bons résultats, décidait de se montrer offensive quitte à attaquer le sacro-saint «compromis dynamique» mis en place par le tandem PS-PLR. Pour aller au front, elle désignait Isabelle Chevalley, absente du premier tour mais très déterminée à venir bousculer l’élection et ses équations. Alors que l’UDC avait refusé cette même alliance avant le 1er tour. De quoi soudainement durcir le ton de la campagne et rendre la gauche bien plus nerveuse.

Mais surtout de quoi, à quatre jours du scrutin, laisser de grandes questions en suspens. Voici celles qui dominent encore les esprits.

1 Ses candidats reconduits, l’électorat PLR ira-t-il voter?

La question inquiète la droite: alors que les trois candidats du PLR ont été réélus il y a trois semaines, leurs électeurs seront-ils motivés à voter encore une fois?

Le risque de démobilisation est grand et le scénario s’est déjà produit en 2012. L’UDC Claude-Alain Voiblet était alors le seul candidat de droite au deuxième tour. Résultat: il a perdu face à Béatrice Métraux et Nuria Gorrite, alors que 20% des électeurs PLR du premier tour ne s’étaient pas déplacés au second. Face à cette désertion, la gauche boostait sa mobilisation de 58 000 à 66 000 électeurs pour élire Béatrice Métraux et Nuria Gorrite.

Les stratèges de la droite vaudoise ont aujourd’hui fait leurs calculs. Jacques Nicolet a récolté 66 800 suffrages il y a trois semaines. Si l’on transpose simplement les résultats de 2012, l’électorat PLR devrait passer de 38 300 à 30 600 cette année. Pour compenser cette perte et battre les 72 100 voix de Cesla Amarelle, Jacques Nicolet a besoin d’environ 14 000 voix. C’est le score de François Pointet au premier tour. L’alliance – même si les Vert’lib. changent de candidat – devrait assurer les suffrages de François Pointet au second tour. Et en même temps motiver certains électeurs PLR indécis à voter quand même.

Restent tout de même quelques pépins dans ces calculs. Il y a trois semaines, 17% des électeurs PLR ont biffé Jacques Nicolet. Ils peuvent à nouveau le faire ce dimanche. De plus, les 14 000 suffrages de François Pointet ne sont pas garantis pour Isabelle Chevalley. Le candidat n’en a en outre réalisé que 4800 sur des listes PLR, UDC et Vert’libérales au premier tour. Le reste a été récolté à gauche et sur des listes sans dénomination (6600). Le comportement de ces électeurs non identifiés est difficile à prédire.

Autre incertitude: l’envie ou non du PLR de voter pour Isabelle Chevalley. On a vu depuis trois semaines que les blessures ne sont pas toutes cicatrisées entre elle et son ancien parti, les libéraux. D’autre part, en 2015, lors du premier tour de l’élection du Conseil des Etats, moins de 5% des électeurs du PLR avaient pris la peine d’inscrire son nom sur leur bulletin. Mais la dynamique de ce week-end sera toute différente, car son nom est déjà imprimé sur le bulletin du PLR.

2 A qui les outsiders prennent-ils des voix?

Les grands partis craignent Guillaume Morand et Sylvie Villa, car ils voient en eux des capteurs de voix. Mais ces mêmes grands partis ont de la chance dans leur malheur, car les deux outsiders attrapent des suffrages dans des électorats différents. Ainsi, au premier tour, Guillaume Morand a séduit 3361 votants à gauche (Ensemble à Gauche, PS, Les Verts) et 1680 à droite (Vert’libéraux, PLR, UDC). Sylvie Villa, elle, a convaincu 1431 électeurs de gauche, contre 2462 à droite. Dans l’optique d’un résultat serré, la gauche a donc plus d’inquiétude à avoir que la droite.

Mais tout cela est à pondérer. Guillaume Morand et Sylvie Villa (comme le Vert’libéral François Pointet) ont réalisé la moitié de leur résultat auprès d’électeurs qui ne se sentent appartenir à aucun parti. Les autres candidats, eux, n’y ont réalisé qu’une petite part de leur score total (entre 15% et 35%).

Pas facile de tirer des conclusions. Sur la répartition géographique, par exemple, leurs scores respectifs ne suivent aucune logique significative. Les outsiders restent dans les mêmes eaux, quelle que soit la taille de la commune.

3 Les candidates Vertes se phagocytent-elles?

Un électeur Vert pourrait, théoriquement, être tenté de voter deux fois écolo dans l’espoir de donner le plus d’espace possible à ses thématiques au gouvernement. Mais Isabelle Chevalley et Béatrice Métraux sont très différentes. La première croit à la dynamique du marché pour sauvegarder la nature, la seconde défend une protection de l’environnement encouragée, voire assumée par l’Etat. Un vote «verte-verte», qui se ferait au détriment de la socialiste Cesla Amarelle ou de l’UDC Jacques Nicolet, n’est donc imaginable que de la part d’un électorat peu politisé.

Les deux femmes n’ont jamais concouru à la même élection. Mais des chiffres montrent que les Verts de gauche et les Verts de droite restent fidèles à leur famille politique. Il y a trois semaines, seuls 14,2% des Vert’libéraux ont rajouté Béatrice Métraux sur leur bulletin. A l’inverse, le Vert’libéral François Pointet n’a eu les faveurs que de 7,4% des Verts.

L’équation changera-t-elle avec l’arrivée d’Isabelle Chevalley, plus populaire? Pas sûr. En 2015, pour le Conseil des Etats, seuls 225 des 25 033 électeurs Verts avaient biffé soit leur propre candidat Luc Recordon, soit la socialiste Géraldine Savary, pour les remplacer par Isabelle Chevalley.

Autre élément d’appréciation, Béatrice Métraux va probablement bénéficier de la prime au sortant. La conseillère d’Etat est auréolée d’un bon bilan et elle est finalement peu attaquée par la droite, qui se tourne plutôt vers sa colistière jugée trop à gauche. L’UDC a laissé tomber sa croisade sur les communautés religieuses, dont la reconnaissance dépend de son département, tandis que la polémique sur le logement s’est éteinte après qu’elle a remporté le référendum en février. Béatrice Métraux a d’ailleurs frisé la majorité absolue au premier tour. Mais les vibrants plaidoyers de la Vert’libérale (gaspillage alimentaire, respect dû aux animaux) ou son engagement au Burkina Faso pourraient séduire un certain électorat et faire de l’ombre à la discrète sortante. D’autant que la conseillère d’Etat a, de par la nature institutionnelle de son département, eu peu d’occasions durant son mandat de faire étalage de sa sensibilité verte.

4 Quelle influence aura la stratégie énergétique?

Le second tour de l’élection au Conseil d’Etat tombe le même jour que la votation sur la Stratégie énergétique 2050. Cette coïncidence n’est pas une première, l’Etat de Vaud n’hésitant pas à organiser des scrutins en même temps que des votations, pour des raisons d’économie notamment. La simultanéité d’une votation et d’une élection a souvent pour conséquence de faire monter le taux de participation pour l’élection. En 2016, par exemple, le taux de participation aux communales avait pris dix points de plus par rapport au scrutin de 2011 grâce à l’initiative UDC sur le renvoi des étrangers.

Le politologue Pascal Sciarini estime «très plausible» une participation plus élevée que si le second tour se tenait tout seul. «Il n’y a pas eu d’étude systématique en Suisse sur la question, poursuit-il, mais cette concomitance donne une double raison à l’électorat de se mobiliser. Cela a été observé notamment aux Etats-Unis lors de la coïncidence d’un vote dans les Etats et d’une élection au Congrès.»

Une votation sur l’énergie va mobiliser tout l’échiquier politique. Ce thème a les faveurs de la gauche, mais, par contrecoup, appelle aussi les votants de droite. «C’est un cas typique de conflit gauche-droite», précise encore Pascal Sciarini. Sur la Stratégie énergétique 2050, le PLR s’est passablement divisé lors de son congrès national avant de recommander le oui: «On peut dès lors faire l’hypothèse que l’électorat PLR sera décontenancé et d’autant moins incité à voter qu’il n’a pas de candidat à lui sur le ticket de la droite pour le Conseil d’Etat.»

Enfin, les jeunes qui sont sensibles aux questions énergétiques pourraient se manifester davantage. Cet élément reste toutefois à prendre avec prudence dans la mesure où les jeunes votent peu, si bien qu’une légère augmentation de leur participation n’aura vraisemblablement pas de grande incidence.

5 L’alliance de droite: hold-up ou coup de génie?

La manœuvre est inédite. Faire entrer dans le jeu du 2e tour une candidate qui n’était pas là au 1er et, en sus, s’allier avec un nouveau parti. En concrétisant cette stratégie, PLR, UDC et Vert’libéraux ont créé une onde de choc au sein de la gauche. Et mis en pratique une façon de faire qui détonne grandement des mœurs politiques vaudoises.

A gauche, on a immédiatement hurlé à l’opportunisme et au manque de cohérence d’une alliance «de circonstance». Mais les électeurs seront-ils aussi sévères? Ou à l’inverse suivront-ils le culot d’une droite sinon cohérente du moins conquérante?

«On n’aime pas les gens qui montrent trop d’ambition, dans le canton de Vaud. Et c’est encore pire quand elle vient d’une femme. On préfère les modestes», lâche un connaisseur des rouages politiques vaudois. Mais on aime peut-être encore moins la majorité de gauche, suggère cet observateur. «La théorie de l’arrogance de Chevalley, je l’entends à gauche uniquement. J’ai vraiment le sentiment que la droite modérée est totalement prête à voter Chevalley.» Et à récupérer ainsi la majorité. Ils n’en ont jamais été aussi proches.

L’alliance de droite comporte davantage de brèches du côté de la droite dure, estime encore notre interlocuteur. Les appels à casser les crayons visent à préserver Jacques Nicolet. De leur côté, les UDC pourraient avoir «beaucoup de mal» à laisser Isabelle Chevalley sur leur bulletin. «C’est pourtant la seule possibilité pour qu’elle soit élue et que Cesla Amarelle ne le soit pas.»

Tout repose donc sur la capacité de la droite à voter compact. Une éventualité très incertaine, on l’a vu. Face à cette réalité, la discipline de fer des camarades et des Verts pourrait faire la différence dimanche. (24 heures)

Créé: 18.05.2017, 07h17

Cesla Amarelle

Parti socialiste

La candidate naturelle à la succession d’Anne-Catherine Lyon sera menacée si les électeurs de la droite obéissent à la consigne de «casser les crayons» afin de favoriser le vote compact pour l’alliance de droite.

Béatrice Métraux

Les Verts

Hormis le bénéfice très probable de la «prime au sortant», la conseillère d’Etat pourrait faire les frais, comme sa colistière, d’une bonne discipline à droite. Un double vote Vert (Métraux-Chevalley) qui la favoriserait est en outre peu plausible.

Jacques Nicolet

UDC

Le score du président de l’UDC Vaud dépendra pour une grande partie de la mobilisation des électeurs du PLR. Il n’est pas sûr qu’ils fassent l’effort de voter pour lui, alors que leurs trois conseillers d’Etat ont déjà été réélus il y a trois semaines.

Isabelle Chevalley

Parti Vert’libéral

Le PLR et l’UDC espèrent qu’elle apportera à l’alliance de droite les 14 000 voix du candidat Vert’libéral du 1er tour, François Pointet. Ce n’est pas garanti, car il avait récolté une grande partie de ses suffrages chez les indépendants et à gauche.

Sylvie Villa

Parti démocrate-chrétien

L’outsider centriste est perçue de tous bords comme une capteuse de voix
davantage que comme une concurrente. Au premier tour, elle a plus souvent convaincu la droite (2462 suffrages) que la gauche (1431 suffrages).

Guillaume Morand

Parti de Rien (PdR)

Seul candidat hors partis traditionnels, il a obtenu la moitié de ses suffrages parmi des électeurs indépendants. Il inquiète la gauche, car il a convaincu 3361 de leurs votants et seulement 1680 de droite. Ces voix pourraient faire la différence.

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