Tout juste adultes, leur monde s’est écroulé

PhénomèneLes consultations psychothérapeutiques de l’Association Telme à Lausanne ont explosé en 2016. Population vulnérable, les 18-30 sont nombreux à décrocher ou à manquer de repères.

A 30 ans et après une belle carrière, Aline s’est retrouvée au chômage. Un coup dur qui l’a incitée à aller consulter un psy.

A 30 ans et après une belle carrière, Aline s’est retrouvée au chômage. Un coup dur qui l’a incitée à aller consulter un psy. Image: Florian Cella

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Aline* a le bagou d’une battante. Pas du genre à demander de l’aide, plutôt une passionnée qui a toujours mené sa barque avec détermination. Mais un jour, cela n’a plus suffi. Elle avait décidé de quitter son travail dans les arts graphiques après six années de boîte. «Pour changer et parce qu’elle avait des divergences avec son patron.» Elle ne se doutait alors pas que les offres dans ce domaine étaient devenues si rares. Aline est tombée de haut. A 30 ans, en fin de droits, elle vient de glisser à l’aide sociale. La dépression, elle ne la craint pas. Elle a toutefois décidé de se faire aider. «J’avais toujours considéré que l’on ne peut compter que sur soi-même. On doit tellement être performant, on n’a pas le droit d’être fragile, et pourtant se battre seule, ça va un moment, lance-t-elle. Aujourd’hui, je suis perdue. Quand tu ne travailles pas, tu penses 24 h sur 24 à ce que tu as fait de faux. Le chômage, c’est la honte et ça isole. La solitude fait beaucoup de dégâts. Aujourd’hui, mes idées partent dans tous les sens. Il faut que je refasse une formation car mon métier est mort et je ne sais pas quoi faire de ma vie.»

Boom des consultations

Aline a trouvé une écoute auprès de la consultation psychologique de l’Association Telme à Lausanne. Un lieu d’aide unique, entre autres par sa politique tarifaire très abordable. Et un service qui répond à une demande de plus en plus forte. Entre 2015 et 2016, les consultations ont bondi de 40%. Quelque 2500 personnes ont ainsi été aidées par des thérapeutes de Telme en 2016. Une part conséquente de la demande émane des 20-25 ans.

Les professionnels le savent. Les jeunes adultes (18-30 ans) représentent une population particulièrement vulnérable. «C’est une période de grands changements, que ce soit au niveau familial ou professionnel, tout est remis en jeu. C’est l’âge où chacun est supposé prendre son indépendance», relève Numa Dottrens, président de l’Association vaudoise des psychologues. Les études démontrent que 75% des troubles psychiques se déclarent avant 25 ans. Et hormis les personnes qui souffrent d’une maladie psychiatrique, c’est surtout d’un soutien psychologique dont ces jeunes ont alors besoin.

La demande est importante. Les jeunes iraient-ils de plus en plus mal? Difficile à dire. Responsable de Telme, Serge Pochon voit défiler des jeunes adultes en mal de repères, parfois même en décrochage. «Nous avons affaire à une souffrance très typique de notre époque: la peur de ne pas y arriver, la perte de contrôle, mais aussi un décalage entre une image qu’on véhicule – entre autres sur les réseaux sociaux – et un vécu différent.» A la consultation de Telme, certains ont stoppé leurs études, d’autres sont fâchés avec leurs parents. «Nous voyons beaucoup de jeunes très doués qui sont en souffrance et vivent un moment de crise. Il faut dire que les défis qui touchent la jeunesse actuelle sont élevés, et l’insécurité grandissante.»

Numa Dottrens observe: «En raison de l’individualisation de la société, on considère aujourd’hui que les succès et les échecs sont de la responsabilité de la personne. Et cela peut être difficile à porter. Les jeunes ont aussi toujours plus de choix, mais cette liberté peut être angoissante.»

Un isolement progressif

Simon* excellait dans ses études. Issu d’une famille heureuse où le niveau d’un master était un minimum, il suivait la voie. Lorsque sa mère est partie vivre à l’étranger pour son travail, Simon s’est retrouvé seul. Et l’aide financière qu’il recevait s’est réduite lorsque sa mère a ensuite eu des ennuis de santé. Alors Simon a dû augmenter les heures de son petit job. A tel point qu’il n’allait plus aux cours, même s’il passait encore ses examens. «J’ai commencé à me demander si j’étais responsable de ce qui m’arrivait. Le moindre contretemps devenait un échec.»

Lorsque Simon s’est fait licencier de son petit boulot, il s’est petit à petit isolé. «Je restais dans ma chambre, je n’avais plus envie de rien.» Et si, face aux amis il sauvait la face, il finira tout de même par appeler les urgences une veille de Noël. «J’étais vraiment triste. On m’a dit que je faisais une dépression.» Il voit un psychologue, mais arrête rapidement faute d’argent. Il stoppe aussi l’université, s’éloigne de ses potes, et tente de se soigner par lui-même. «J’avais le soutien de ma copine mais je ne lui ai pas dit à quel point j’étais mal.»

Comme Aline, Simon a eu vent de Telme par le bouche à oreille. «Ça allait un peu mieux. J’avais réussi à déterminer ce que je devais faire pour m’en sortir, mais je n’avais pas l’énergie de mes ambitions», confie-t-il. Aujourd’hui, Simon est toujours hors système. Il a un appartement, un petit job, mais ne demande pas l’aide du chômage et vit sans couverture d’assurance-maladie. Il remonte pourtant la pente et a des projets. Consulter un psy? «Ça m’aide énormément, explique-t-il. Je m’étais construit une image très hostile de la société mais en fait elle nous soutient et la solidarité existe.»

Beaucoup de jeunes en souffrance

A la consultation psychothérapeutique pour étudiants de l’UNIL et de l’EPFL, 335 personnes ont été prises en charge l’an dernier, soit 16% de plus qu’en 2015. Certains ont même dû être redirigés vers d’autres lieux de consultation. Les difficultés à s’adapter à un nouvel environnement, à se retrouver seul pour la première fois, loin de chez eux, ajouté à la tension des échéances, sont les facteurs de stress les plus courants des nouveaux étudiants. S’ajoutent les problèmes de logement et d’argent. Les angoisses de fin de cursus se manifestent davantage par la préoccupation de trouver un futur emploi.

Alors que la prévalence des étudiants en souffrance est estimée entre 20% et 40% selon les études, la docteure Sylvie Berney, en charge de la consultation de l’UNIL et de l’EPFL, constate que le nombre d’étudiants qui s’adressent à eux est encore faible. «Le nombre de personnes qui nous ont consultés en 2016 représente 1,3% de l’effectif total de l’UNIL et de l’EPFL. Pour comparaison, au MIT (ndlr: Massachusetts Institute of Technology, aux Etats-Unis), ce chiffre s’élève annuellement à 15% des étudiants et doctorants.» Plusieurs études ont démontré que parmi les jeunes adultes en souffrance, seuls 30% consultent. «La plupart des jeunes se décident à demander de l’aide tardivement, regrette Sylvie Berney. Les symptômes, comme la baisse de motivation ou les troubles du sommeil, sont parfois déjà bien installés.»

* Prénoms d’emprunt


Les nombreuses barrières qui retiennent les jeunes de consulter

Beaucoup de jeunes adultes souffrent, alors pourquoi peu d’entre eux consultent? Les barrières sont en fait nombreuses. «Le manque d’argent pour aller voir un psychologue est certainement le frein le plus important», constate Serge Pochon, directeur de Telme. A l’Association vaudoise des psychologues (AVP), on déplore un accès aux soins psychothérapeutiques limités principalement par le fait que les psychologues ne sont pas directement remboursés par la LAMal. «C’est un problème car cela force les gens à devoir passer par un psychiatre. Ce qui n’est pas un problème en soi, mais nombre d’entre eux sont débordés. Souvent, le délai d’attente est donc trop long. Les jeunes adultes doivent pouvoir avoir accès rapidement à une consultation simple et abordable», affirme Numa Dottrens.

Les freins des jeunes adultes sont multiples. «Il y a la peur qu’un dossier soit ouvert, celle de voir une facture arriver au domicile des parents, la résistance à parler de soi, la honte d’aller chez le psy. Pour les jeunes, cela est souvent vu comme un échec supplémentaire», relève Serge Pochon. La docteure Sylvie Berney évoque également «la méconnaissance de l’offre, mais aussi le scepticisme vis-à-vis de l’efficacité des traitements. Les jeunes ont tendance à parler à leurs amis plutôt que de consulter.»

Faciliter l’accès à une consultation psychologique: c’est justement le créneau de Telme. Le délai pour une première consultation est court (1 à 3 semaines). Le coût est abordable, entre 5 et 50 fr. pour les familles. La démarche se veut aussi discrète, sans facture, tout en garantissant un suivi par quatre professionnels qualifiés. Et que ce soit à l’AVP ou du côté du Service de psychiatrie du CHUV qui dirige la consultation universitaire, tous saluent les services de Telme. «Leur démarche est pertinente car l’offre n’est aujourd’hui par encore assez développée», relève Numa Dottrens. «Il est important de multiplier les moyens d’accès aux soins afin que chacun trouve son chemin», insiste Sylvie Berney.

Aujourd’hui, l’avenir de Telme est pourtant délicat. Alors que l’association était jusqu’alors mandatée par Pro Juventute pour répondre à la ligne d’appel d’urgence du 147, ces derniers ont décidé de reprendre cette activité à leur compte comme ils le font déjà en Suisse alémanique. Et si la Ville de Lausanne et le Canton subventionnent Telme, cela ne suffit plus à faire face à une demande de consultations en pleine explosion. (24 heures)

Créé: 08.05.2017, 07h02

A qui s’adresser

Telme Consultations pour mineurs, jeunes adultes et familles. Délai de 1 à 3 semaines. Prix entre 5 fr. et 50 fr. www.telme.ch ou 021/324 24 15
UNIL-EPFL Les étudiants et doctorants ont accès à une consultation psychothérapeutique en trois langues sur le campus. Première consultation gratuite, les suivantes à la charge de la LAMal (200 fr.)

sae.epfl.ch/consultation-epfl-unil

Lignes d’aide La Main tendue au 143 ou le 147 pour les jeunes et les enfants.

En chiffres

40%

C’est l’augmentation du nombre de consultations entre 2015 et 2016 à l’Assocation Telme à Lausanne. L’an dernier, 2500 personnes ont été suivies par un de leurs psychologues.


30%

seulement des jeunes adultes en souffrance se décident à consulter un psychologue. Ce chiffre, confirmé par plusieurs études, prouve que cette population à risque rencontre de nombreux freins qui l’empêchent de demander de l’aide.

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