Dans les interstices des nuits lausannoises

PréventionBientôt deux ans que les correspondants de nuit vont au contact des fêtards. Tout en douceur. Satisfaite de l’action de son «bras non armé», la Ville veut reconduire le projet.

Willy, Simon, Teq, Morgane et Vincent arpentent les rues de Lausanne depuis près de deux ans pour pacifier ses nuit.

Willy, Simon, Teq, Morgane et Vincent arpentent les rues de Lausanne depuis près de deux ans pour pacifier ses nuit. Image: Philippe Maeder

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La nuit commence lorsqu’il fait encore jour. Pour les correspondants de nuit du moins. C’est que les jeunes n’attendent pas la lune pour prendre leur apéro au parc du Mudac, au pied de la cathédrale de Lausanne. Alors la première ronde des correspondants se dirige inévitablement vers ce lieu qui a suscité tant de conflits ces dernières années. Entre des ados éméchés et des riverains dont les murs sont les caisses de résonance du joyeux brouhaha de conversations, mêlées aux sons de petites enceintes.

A leur entrée dans le parc du Mudac, Willy et Teq, membres de l’équipe de huit correspondants de nuit de la ville de Lausanne, sont chaleureusement salués par plusieurs jeunes. Petites vannes et rappel des règles de vie du parc se mélangent, l’air de rien. «Avec l’un d’entre eux, Sam* nous avons mené un long travail. Il n’allait vraiment pas bien quand nous l’avons connu il y a deux ans… ça fait plaisir de le voir comme ça.» Le jeune homme en question a bu «deux ou trois bières». N’a pas l’air agité pour un sou. Il poursuivra «sûrement» la fête un peu plus tard, lance-t-il avant de faire une grande accolade aux correspondants de nuit (CN).

Tous n’ont pas la même familiarité avec eux. Mais à les suivre dans les rues de Lausanne, on se rend vite compte qu’ils font partie de ses nuits. Que tout le monde ne leur a pas parlé mais que beaucoup savent qui ils sont. Ceux qui ne les connaissent pas encore posent des questions, cherchent à comprendre leur travail. Dans un recoin du parc de Montbenon, aux marges du Festival de la Terre qui bat son plein, la première question d’un groupe d’amis fuse: «vous nous amendez si on fume un joint?» Là n’est pas la tâche des CN. Réduire les incivilités et les risques. Voilà pourquoi ils sont là, en complément du tissu sécuritaire et social de la ville.

Une fois la perspective d’une intervention policière passée, les conversations embrayent rapidement. Calmement, souvent en plaisantant, des conseils pour lutter contre les incivilités sont distillés. «Vous n’oublierez pas vos déchets!» répètent-ils inlassablement à ceux qui boostent leur début de soirée en plein air, loin des terrasses de bistrots. Les CN ont avec eux des sacs à distribuer si les fêtards n’ont rien prévu et la poubelle la plus proche, dans un parc, est souvent à quelques mètres tout au plus. Leur déambulation est décontractée mais leurs yeux scannent en permanence l’espace public. Des gestes brusques, une agitation, tout est susceptible d’attirer leur attention. «Nous sommes toujours sur bicanal. On parle avec quelqu’un et en même temps, on regarde ce qui se passe autour», dit Vincent, le responsable de l’équipe.

Les rondes durent 1 h 30. Deux équipes, de deux à trois personnes, couvrent simultanément le territoire urbain. Et se retrouvent ensuite à leur QG du Flon pour un repas mais aussi pour se raconter leurs interventions. On fait connaissance avec une équipe aux parcours hétéroclites. Ils viennent de la sécurité, du social ou des soins… Une équipe soudée, très stable depuis ses débuts il y a près de deux ans. La nuit, entre 17h et 2h, ils parcourent ensemble une moyenne de 16 kilomètres, le plus souvent à pied. «C’est le seul moyen pour vraiment arriver à entrer en contact avec les gens», relève Morgane. Alors même lorsqu’elle enfourche le vélo électrique pour la deuxième ronde, du côté des rives du lac, elle en descend très régulièrement et roule au pas. Simon, Teq et Willy partent eux vers Bellevaux puis les Bergières. Si le projet pilote que constitue l’action des CN s’est d’abord concentré sur l’hyper centre-ville, les quartiers font désormais partie de l’itinéraire nocturne. «En prévision d’une pérennisation de notre activité, qui pourrait inclure qu’on travaille sur appel, nous avons souhaité établir le contact, nous faire connaître», explique Vincent.

Du côté des pyramides de Vidy, autour des 22 h, des dizaines de petits groupes sont agglutinées dans l’obscurité. L’observation cède la place à l’écoute. Au propre comme au figuré. Le taux d’alcool de la ville a augmenté et l’ivresse répandue rend les rires plus forts, l’agitation plus palpable, les conversations plus décousues.

Près de la Place des Cantons, on encourage une jeune fille à boire son verre cul sec. Elle s’exécute. «C’était quoi? Ah du vin! Vous avez de l’eau aussi? Ça vous aidera demain pour la gueule de bois, d’en boire maintenant.» Morgane est descendue de son vélo, s’approche du groupe. Le contact est facile, la jeune troupe approchée bienveillante. On discute de sa consommation d’alcool, mais aussi de ses projets pour l’été, pour l’avenir. Vincent noue le dialogue avec un jeune homme, d’autres amis approchent, la plupart d’entre-eux achève sa 2e année de gymnase. Et revoilà Sam*, croisé au Mudac 5 heures plus tôt. Accolades, point sur les quantités avalées avant de disparaître dans la nuit. «Il a l’air bien, c’est super», se disent les deux collègues.

Après une traversée lente d’Ouchy et un crochet par le parc de Milan au calme plat, il est déjà l’heure de retrouver les collègues au QG. A Bellevaux et au Bergières, rien à signaler. Les rues sont tranquilles ce soir. Ils s’accordent pour dire que rien n’est prévisible. Que deux équipes pour couvrir ce territoire ce n’est à l’évidence pas assez, surtout parce qu’il s’agit de percevoir les marges, les recoins, ce qui ne saute pas aux yeux.

Et la fameuse insécurité lausannoise? Eux ne se sont jamais sentis en danger. Personne n’a jamais eu à dégainer son spray au poivre. «Il y a parfois des situations très tendues entre des gens. Mais l’agressivité n’est pas tournée contre nous. Si cela dérape, si nous n’arrivons plus à apaiser, ce n’est plus de notre ressort et nous partons.» Ils admettent toutefois qu’ils seraient «plus à l’aise» avec un gilet de protection aux coups de couteau. «Juste au cas où…», résume Teq.

La dernière sortie n’a plus vraiment vocation à réduire les incivilités. Au cœur du Flon, des centaines de fêtards déambulent, boivent, abandonnent leurs bouteilles sur le parvis de l’administration communale ou sous le grand arbre. Les discussions peuvent toujours avoir lieu, mais leur impact est faible. Alors les CN se concentrent sur ceux qui ont abusé de l’alcool, ceux dont la sécurité n’est pas garantie. On raccompagne une jeune fille que ses amis soutiennent tant bien que mal jusqu’à son bus. Elle ne rentre pas seule? Alors les CN poursuivent leur route. (24 heures)

Créé: 16.06.2017, 16h46

Dossiers

Pierre-Antoine Hildbrand veut pérenniser l’action des CN

«Le bras non armé de la Municipalité.» Dans les termes du directeur de la sécurité lausannoise, Pierre-Antoine Hildbrand, voilà une manière de qualifier ce que sont appelés à devenir les correspondants de nuit (CN). La décision a été prise jeudi matin. Après une phase test de deux ans, les autorités ont décidé de rendre cette action pérenne. «C’est le résultat d’une volonté politique d’élargir la gamme des réponses sécuritaires que la ville offre, dit le municipal. Nous allons leur donner un rôle plus large et davantage de moyens.»

L’effectif, d’abord. Il passera de huit à 14, avec une majorité de taux d’activités fixés à 60%. «C’est une augmentation massive», souligne le libéral-radical Pierre-Antoine Hildbrand. En termes humains, l’effectif devrait passer de huit à quatorze. Il n’est ainsi pas question de permettre le travail à plus de 80% mais bel et bien d’augmenter la présence simultanée sur le terrain. Car c’est là que le gros de l’action se situe: une évaluation des CN montre que 90% de leur temps est passé dans les rues.

Au cœur de la réflexion des autorités réside l’idée que «les espaces publiques doivent redevenir accessibles à tous». Alors la mission des CN sera appelée à évoluer, promet la ville. Il est ainsi possible que les correspondants «là où une présence publique est souhaitée mais où celle de la police n’est pas indispensable».

Alors qu’il avait été question que la population puisse appeler par téléphone les CN en cas de constat de nuisance, l’idée est balayée. «Il ne faut pas multiplier les numéros de téléphone, indique Pierre-Antoine Hildbrand. Nous tenons de plus à garder une vision globale de la situation sécuritaire de la ville afin d’ensuite proposer la solution la plus adaptée.» L’annonce du lancement, la semaine dernière, d’une application permettant aux policiers puis aux assistants de sécurité et enfin aux CN de signaler et de centraliser les incivilités est dans la même veine.

Un autre élément fondamental ne devrait pas changer: les CN n’auront toujours aucun pouvoir de contrainte et ne relèveront en principe pas l’identité des personnes avec lesquelles ils interagissent. En cas de dérapage, il sera toujours question d’avertir la police.

Le projet dans le détail devrait être présenté dans le courant de l’été et les élus lausannois seront appelés à se prononcer sur la question à l’automne. Cette nouvelle politique de proximité devrait démarrer début 2018. Politiquement, le projet avait été largement soutenu et devrait l’être à nouveau. Le coût actuel des correspondants de nuit revient à 638'000 francs par an. Il passera à terme à 1 million 76'000 francs.

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