Clinique privée sous enquête pénale après cinq morts

EnquêteA Bussigny, First Immune SA a été fermée et ses équipements saisis. L’établissement, qui soigne le cancer grâce à une protéine miracle, a été dénoncé pour pratiques douteuses.

La clinique First Immune AG fermée depuis des mois sur ordre de justice.

La clinique First Immune AG fermée depuis des mois sur ordre de justice. Image: FLORIAN CELLA

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Cancer, Sida, autisme, herpès, dépression, psoriasis, fatigue chronique, hépatite, acné, cirrhose, ostéoporose, maladie de Crohn, Parkinson ou encore Alzheimer. Sans oublier de nombreuses allergies. La liste des pathologies qu’une clinique privée installée à Bussigny assurait pouvoir traiter grâce à l’injection d’un produit naturel controversé, la protéine GcMAF (lire ci-contre), est impressionnante. Un peu trop, même.

Car l’établissement en question, First Immune SA - qui tient plus de la maison de maître que de la structure médicale -, est fermé depuis plusieurs semaines, après avoir été perquisitionné par la police de fond en comble. Le centre est actuellement au cœur d’une vaste enquête judiciaire. Comme dans d’autres pays d’Europe.

En terre vaudoise, l’affaire commence fin 2014, au CHUV, où cinq personnes hospitalisées décèdent. Après enquête et recoupements, l’hôpital universitaire, qui pense avoir des raisons de s’interroger sur ces morts, découvre que les cinq patients sont tous passés par la clinique privée de Bussigny. Selon nos informations, il s’agit essentiellement de ressortissants étrangers souffrant de cancer en phase terminale. Moyennant quelque 5000?euros par semaine, ces patients étaient traités dans la clinique et logés dans un hôtel de l’Ouest lausannois.

Secret médical levé
Conforté dans l’idée que tout n’est pas rose au sein de l’établissement qui promet monts et merveilles sur Internet, le CHUV dénonce le cas au Ministère public central dans la foulée. «Nous avons signalé des décès survenus au CHUV de patients traités dans la structure de Bussigny. Nous l’avons fait après avoir découvert un faisceau d’indices concordants qui témoignent de pratiques douteuses», confirme Darcy Christen, porte-parole du CHUV, qui n’en dira pas plus sur la nature de ces indices.

Pour autant, assure encore le porte-parole, le dossier est solide puisqu’il a convaincu le médecin cantonal de lever le secret médical. Une condition sine qua non pour livrer l’identité des patients décédés à la justice. «Nous avons jugé ces situations suffisamment sérieuses pour essayer de comprendre ce qui se passait à Bussigny, car la clinique First Immune n’est pas officiellement enregistrée en Suisse. Pour nous, elle n’existait donc pas et nous ne savions pas trop ce qui s’y passait. En outre, le GcMAF n’est pas autorisé en Suisse», précise Karim Boubaker, médecin cantonal qui évoque «un exercice illégal de la médecine» et dont les services ont également saisi la justice l’hiver dernier.

Il n’en fallait pas plus pour ouvrir une enquête judiciaire, dont l’une des premières étapes a été une perquisition des lieux en mars. Sur place, tous les équipements trouvés ont été saisis par la police et les quelques personnes présentes - deux infirmières et deux médecins à notre connaissance - ont été emmenées au poste.

Produits en cours d’analyse
Quant aux différents produits trouvés dans les locaux de First Immune, ils ont été envoyés à Swissmedic pour analyse. «Des opérations étant actuellement en cours et pour ne pas prétériter la procédure, je ne ferai aucune déclaration», se contente de lâcher le procureur Eric Mermoud.

Toujours au chapitre judiciaire, conseillant respectivement le président du groupe First Immune et l’un des médecins du centre de Bussigny, Mes Jean-Philippe Heim et Jacques Barillon ne sont guère plus loquaces. «Aucun commentaire!» lancent les deux avocats. «L’enquête devra déterminer si les patients sont décédés des suites de leur maladie ou du fait des traitements de First Immune. Il s’agit de la question la plus difficile du dossier», explique de son côté Karim Boubaker.

Derrière cette affaire aux ramifications internationales se trouve un ressortissant anglais: David Noakes. A la tête du groupe First Immune, basé à Guernesey, l’homme d’affaires, sans formation médicale, est prochainement convoqué par la justice vaudoise. Contacté en milieu de semaine, David Noakes se retranche lui aussi derrière la réponse qui semble être la règle dans ce dossier: «No comment!» (24 heures)

Créé: 19.06.2015, 17h45

D'autres enquêtes en Europe

La Belgique a ouvert les feux. Directeur médical du Fonds anticancer du Plat Pays, le docteur Gauthier Bouche a été l’un des premiers à attirer l’attention de la justice sur les activités de First Immune, dont le siège se trouvait à Bruxelles avant d’être déplacé à Guernesey. «Nous avons dénoncé la société à la justice car plusieurs zones d’ombre entourent First Immune, son produit miracle, ses techniques, et notamment le fait que
la fameuse molécule GcMAF n’a jamais été convenablement étudiée dans
le cadre d’essais cliniques. Son efficacité n’est pas prouvée et sa commercialisation est illégale», lance le médecin, que les appuis scientifiques sur lesquels se base First Immune pour vanter ses produits ne convainquent pas. Pis, le directeur médical du Fonds anticancer soupçonne même le médecin japonais censé être le premier à avoir découvert les propriétés anticancéreuses du GcMAF d’avoir tout bonnement «inventé des patients et des résultats scientifiques».

Et le docteur Bouche d’assurer que, dans cette croisade contre First Immune, il est loin d’être seul: «Peu
de temps après notre dénonciation, une autre instruction judiciaire était ouverte en Angleterre contre la société. Ses comptes bancaires ont été bouclés et son laboratoire de Guernesey, où était fabriquée la GcMAF, a été fermé.»

En Angleterre, l’agence de réglementation des médicaments et des produits de santé (MHRA) met elle aussi en garde contre First Immune et son traitement miracle. En février dernier, l’instance gouvernementale enjoignait les personnes ayant essayé le traitement d’en référer à leur médecin traitant sans attendre. Fort de sérieux doutes quant à la qualité du produit, qui ne saurait se targuer d’essais scientifiques concluants, l’agence assure encore que «ces produits peuvent constituer un risque significatif pour la santé».

La protéine censée guérir de tout

GcMAF, pour «Gc Protein derived Macrophage Activating Factor». Derrière la formule barbare se cache la protéine grâce à laquelle First Immune assure venir à bout d’une liste interminable de maladies. La société assure que la GcMAF constitue le meilleur des remèdes possibles dans la mesure où elle est naturellement présente dans l’organisme des personnes en bonne santé. Chaque jour, elle vaincrait ainsi les milliers de cellules cancéreuses produites naturellement par l’organisme ainsi que plusieurs autres débuts de maladie. A l’inverse, chez les personnes souffrantes, certaines enzymes empêcheraient le corps de produire ses propres GcMAF, entraînant l’effondrement du système immunitaire.

L’idée de First Immune était donc toute trouvée: administrer la GcMAF aux malades. Pour ce faire, la société a conçu une molécule encore plus puissante, la Goleic, qu’elle a ensuite brevetée. «En cas d’administration de la protéine au patient, les attaques contre les maladies recommencent en quelques minutes», vante la communication de First Immune, qui va même plus loin. Encore quelques semaines et ce serait en effet l’entier du système immunitaire qui serait rétabli.

Sur le site Internet de First Immune, les promesses de rémission sont légion. Un exemple: grâce à la GcMAF, les patients atteints de cancer en phase terminale verraient leur état s’améliorer dès la première semaine, la tumeur ayant déjà diminué de 25%. Mieux! Après six mois, certains patients ne présenteraient plus aucun signe de cancer. Le tout, assure encore First Immune, s’appuie sur de nombreux tests et autres articles scientifiques. Présente en Angleterre ou encore aux Pays Bas, First Immune aurait déjà traité quelque 8000 patients aux quatre coins du monde.

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