Une assurance à 700 millions de francs pour éviter des dégâts par milliards

3e Correction du Rhône 3/5Protéger le Chablais des crues est l’objectif numéro un de la correction du Rhône. Mais l’enjeu est aussi économique et écologique.

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En rouge, une zone industrielle d’Aigle noyée sous deux mètres d’eau. En bleu, Le Bouveret et une bonne part de Noville les pieds dans l’eau. Un coup d’œil à la carte des dangers ( ci-dessus) aux abords du Rhône témoigne de la menace que constitue le fleuve. «Dans le Chablais, on estime qu’une crue massive pourrait engendrer jusqu’à 2,2 milliards de francs de dégâts, explique Michel Noez, en charge du projet dans le secteur du Chablais. Et si l’on tient compte du développement prévu, la facture pourrait atteindre 3,4 milliards.»

Le souvenir de 2000 et 1935

Pour la région, la 3e Correction du Rhône est donc un enjeu crucial. Mais cette «assurance» devisée à 700 millions de francs pour le tronçon entre Lavey et Noville, pose aussi une question: pourquoi avoir laissé construire dans des zones si exposées? «A l’époque, les projets ont reçu l’aval des Communes, du Canton et de la Confédération. Une pesée d’intérêts a été faite: pour que le Chablais vive, il fallait permettre un développement», répond Philippe Hohl. Le chef de la division Ressources en eau et économie hydraulique du canton de Vaud en convient toutefois: «On a un peu trop fait confiance à la vision très technique de la 2e Correction du Rhône. On a creusé le lit et surélevé les digues pour permettre de faire circuler un débit plus important.»

Mais en octobre 2000, le Rhône a débordé à la hauteur d’Evionnaz et noyé l’autoroute A9 et le parc Labyrinthe Aventure. Dans le Chablais, on a frôlé le drame: «Le niveau est monté à 15-20 cm du sommet de la digue», rappelle Philippe Hohl. En 1935, alors que la 2e Correction du Rhône doit démarrer l’année suivante, la digue cédait à Chessel. «Heureusement, ce sont principalement des terres agricoles qui ont été inondées.»

«Pas de risque zéro»

Afin de parer au plus urgent, différentes mesures ont été réalisées en 2010 à Aigle et l’an dernier à la hauteur d’Illarsaz et de Vouvry. En attendant la véritable 3e Correction du Rhône dont le volet chablaisien devrait être à l’enquête à la fin de l’année. «Le grand changement dans cette nouvelle vision, c’est l’acceptation qu’on n’atteindra pas un risque zéro, poursuit Philippe Hohl. Rhône 3 protégera la plaine d’une crue dont on estime la fréquence de 300 à 1000 ans. Mais si nous devions faire face à une catastrophe plus importante? Dans ce cas, l’objectif est de contrôler le débordement. Par exemple en aménageant des tronçons de digue qui permettront à la lame d’eau de s’étaler sur deux ou trois kilomètres et ainsi de la ralentir.»

Des intérêts divergents

Dans le Chablais, la rive valaisanne sera renforcée et le lit du fleuve élargi en déplaçant la digue vaudoise. Au total, ce sont 228 ha, dont 191 sur sol vaudois qui seront rendus au Rhône. Agriculteur, municipal aiglon et président du Grand Conseil, Grégory Devaud a suivi de près le développement du projet. «On a beaucoup travaillé pour limiter la perte de terres agricoles, souligne l’élu. Il est logique que ce soit elles qui servent de déversoir en cas de crues. Mais en tant que député, je vais rester attentif à la répartition du financement Vaud-Valais. Il faudra tenir compte du fait que les terrains impactés se situent principalement sur Vaud.»

Du côté des milieux écologistes, on est plus dubitatif face à ce chantier. «La sécurité et l’agriculture ont gagné la partie, estime Michel Bongard, secrétaire de Pro Natura Vaud. Sur le papier, le principe d’élargir le fleuve est positif. Mais de nombreux biotopes rares seront détruits par ces travaux. Des espèces protégées, comme le martin-pêcheur, le castor ou le triton crêté, y vivent. Il faut trouver des solutions pour recréer leurs habitats hors du périmètre de la correction.»

L’ONG s’est fendue en janvier 2015 d’un rapport où elle fait part de ses inquiétudes aux auteurs du projet ( lire ci-contre). Elle dénonce notamment un élargissement insuffisant du lit du fleuve. «Il est faux de dire que la sécurité et l’agriculture sont les seules gagnantes, réagit Philippe Hohl. Au contraire, un élargissement plus conséquent aurait permis de protéger encore mieux la plaine contre une crue. Mais il a fallu trouver un compromis entre les notions de protection de la population, des enjeux liés à la disparition de terres agricoles et des aspects environnementaux. Au final, je crois en la solution retenue. Un bon projet, c’est un peu de frustration pour tous les acteurs.» (24 heures)

Créé: 10.01.2017, 10h44

«On se dirige vers des oppositions»

Un élargissement insuffisant, des «biotopes exceptionnels» condamnés, une vision «limitée au fleuve au lieu de prendre en compte toute la plaine»… La liste des griefs de Pro Natura face à la 3e Correction du Rhône est longue. «Pour l’heure, on voit davantage de problèmes que de solutions dans ce dossier, note Michel Bongard, secrétaire de Pro Natura Vaud. On se trouve face à une vision strictement sécuritaire du projet et le bilan écologique est largement déficitaire.»

L’ONG a réalisé un rapport en janvier 2015 pour attirer l’attention des auteurs du projet sur son impact écologique. «Il est resté lettre morte, déplore Jacques Trüb, membre d’honneur de Pro Natura. Pour nous, le problème est que les autorités sont avares en informations. Nous avons proposé de collaborer aux études, mais on nous a répondu que le moment n’était pas le bon…» Et Michel Bongard d’ajouter: «On va vers un conflit. Alors que nous avons tout fait pour être proactifs, nous ne pourrons être que réactifs. Nous devrons intervenir lors de la mise à l’enquête. On se dirige vers des oppositions et probablement des recours.»

A la Direction générale vaudoise de l’environnement, on rassure: «Pour mener un projet de cette ampleur, plusieurs bureaux spécialisés ont été mandatés, réagit Najla Naceur, biologiste à la Division biodiversité et paysage. Ceux-ci ont eu pour mission de dresser un état des lieux en tenant compte des aspects nature, de la forêt, de l’agriculture, du réseau routier, de la présence des lignes à haute tension, etc. Cette première phase a été longue, en raison de l’échelle de ce chantier. Elle est maintenant terminée et nous avons une vision plus précise du profil futur du fleuve. Une nouvelle phase commence en 2017 et nous pourrons aller davantage dans les détails. C’est à ce stade que l’apport de Pro Natura sera précieux.»

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