Nature et tourisme jouent à «Je t’aime… moi non plus»

MontagneSe lancer dans le tourisme doux revient souvent à se heurter à l’administration. Exemple local.

Pour viabiliser leur agriculture de montagne, Fabrice et Michel Isoz ont créé un volet touristique

Pour viabiliser leur agriculture de montagne, Fabrice et Michel Isoz ont créé un volet touristique Image: Chantal Dervey

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Quand il a voulu monter une buvette à son alpage du Fenil aux Veaux, à plus de 1600 mètres sur le territoire de Château-d’Œx, Michel Isoz s’est vu opposer l’incompatibilité avec les hauts marais, protégés par la convention de Rothenthurm. Qu’à cela ne tienne, il modifie son projet et monte une table d’hôte dans l’exploitation familiale de la Sciaz, à La Lécherette. Lorsqu’il décide de proposer des bains de petit-lait aux touristes friands d’exotisme alpestre, il est d’abord éconduit car ses cuves sont trop proches des lisières de forêts. Une deuxième tentative entre en conflit avec le Plan d’affectation cantonal 292 A qui protège le plateau des Mosses. Là encore, il rapatrie cette offre déjà très prisée vers sa ferme. Cette fois-ci, la loi sur l’aménagement du territoire hausse un index menaçant et somme l’entrepreneur maudit de réduire la surface de son exploitation dévolue au tourisme… Toute l’épopée dure dix ans.

Il préfère en rigoler, «Le Piat». Celui qui a donné son surnom à un fromage à pâte molle de son invention, en plein bastion de l’AOP Etivaz, est un battant. «D’autres auraient arrêté à la première embûche. Je n’y serais pas arrivé si je n’étais pas teigneux!» Teigneux, oui, mais capable, comme son fromage, de se montrer un peu souple lorsqu’il s’agit de se mettre en conformité. Surtout que le jovial barbu admet avoir parfois mis la charrue avant les bœufs: «C’est peut-être un peu de ma faute, j’aurais dû mieux me renseigner. Par exemple, j’avais compris que je pouvais consacrer 100 m2 de mon exploitation au tourisme. J’avais interprété 100 m2 d’emprise au sol alors que la loi parle de 100 m2 de surface totale!»

Des équilibres à bâtir

Résultat, les chambres d’hôte que Michel Isoz prévoyait d’ajouter à sa table d’hôte et à ses bains de petit-lait ne pourront vraisemblablement jamais être exploitées touristiquement. «Désormais, c’est mon appartement et des chambres de service.» Pas de quoi rendre amère cette âme foncièrement positive. Sur conseil des autorités de sa Commune, «Le Piat» a gagné les bureaux du Service vaudois du développement territorial pour élaborer un compromis.

En installant un espace de vente (considéré comme activité agricole) dans la salle à manger de sa table d’hôte, l’entrepreneur contient son offre touristique dans les normes admises. «Finalement, ce n’est pas plus mal, se réjouissent Michel Isoz et son fils, Fabrice, qui reprendra la ferme agrotouristique l’an prochain. Toutes ces tracasseries et ces années de tergiversations nous permettent d’aboutir à quelque chose de plus cohérent et qui peut s’utiliser toute l’année.» Une ténacité d’autant plus payante que la famille ne conçoit plus son exploitation sans ce volet touristique. «L’un ne marche pas sans l’autre», affirment père et fils.

La loi, c’est la loi

L’Aide suisse aux montagnards (lire ci-dessous), a contribué à financer les projets de Michel Isoz. L’inflexibilité de l’administration, l’organisation la connaît bien: «On ressent souvent cette perception négative de la loi, mais d’un autre côté, si la beauté de nos paysages n’avait pas été protégée, nous n’aurions pas tout ce patrimoine, argumente Willy Gehriger, président du conseil de fondation. L’expression «nature intacte» me gêne. Nous avons un parc national en Suisse, où la nature est intégralement protégée. Ailleurs, ce sont des espaces où des gens vivent et travaillent, ils ne sont pas dénaturés pour autant. Mais la loi, c’est la loi!»

Une loi également conçue en mode équilibriste. Celle sur l’aménagement du territoire (LAT), par exemple, exclut toute activité autre qu’agricole dans une zone agricole. Mais offre des dérogations aux paysans: «Toutefois il ne peut s’agir pour eux que d’activité accessoire, relève Pierre Imhof, chef du service du développement territorial à l’Etat de Vaud. Car la LAT prend en compte les effets de l’activité sur le territoire et veille à maintenir une certaine égalité de traitement avec les non-agriculteurs qui ne peuvent développer ce genre d’offres que dans la zone à bâtir.»

Le gouvernement vaudois, qui encourage fortement le développement d’un tourisme doux et quatre saisons, ne se sent-il pas schizophrène lorsqu’il freine des initiatives comme celle de l’agriculteur damounais? «Tout ce qui touche aux constructions hors des zones à bâtir est entièrement régi par le droit fédéral, ce qui signifie que les cantons n’ont aucune marge de manœuvre dans ce domaine-là, déplore la conseillère d’Etat Jacqueline de Quattro. Le tourisme quatre saisons ou le tourisme doux doivent être encouragés, mais dans le respect du droit fédéral.»

Michel Isoz conclut, espiègle: «Pour mes chambres d’hôte on m’a dit que je pouvais oublier. Peut-être que dans dix ans, à force d’oublier, on pourra quand même faire quelque chose!» (24 heures)

Créé: 27.01.2017, 08h17

La dernière pierre à l'édifice

Pour faire aboutir des idées comme celles de Michel Isoz, il faut également des moyens. L’Aide suisse aux montagnards (ASM) aide à boucler les financements en apportant la pierre manquante à l’édifice. Petites entreprises, nouvelles offres touristiques, infrastructures agricoles peuvent se déployer grâce à cette manne, apportant une plus-value à la région où elles se développent et permettant à des familles de prospérer dans les zones montagneuses chères à la Suisse.

Ses moyens, L’Aide suisse aux montagnards les tire exclusivement de dons. Sa campagne nationale de collecte 2017 vient d’être lancée sur le thème du tourisme proche de la nature. Bon an mal an, l’ASM réunit et redistribue quelque 25 millions de francs, dont 11% à des projets de nature touristique. «Cela représente une trentaine de projets pour un montant total de 2,8 à 3 millions, précise Charles-André Ramseier, expert bénévole pour le tourisme en Suisse romande.

Les enveloppes peuvent aller de 20'000 à 300'000 francs.» Axée sur un soutien concret, l’ASM n’a pas de vocation politique: «C’est le groupement suisse pour les régions de montagne qui accomplit ce travail-là, pour que les gens qui vivent en altitude puissent encore y faire quelque chose», précise Willy Gehriger, président du conseil de fondation de l’ASM.

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