«On ne peut plus arroser toutes les stations de millions»

TourismeEn crise après quatre hivers moroses, plusieurs destinations des Préalpes cherchent le salut dans les appels aux dons. Professeurs à la HES Valais, Roland Schegg et Nicolas Délétroz décryptent.

Pour les deux spécialistes, l'avenir des stations de moyenne altitude s'annonce difficile.

Pour les deux spécialistes, l'avenir des stations de moyenne altitude s'annonce difficile. Image: CHANTAL DERVEY

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Isenau aux Diablerets, La Braye à Château-d’Œx, La Foilleuse à Morgins (VS)… La liste des installations désormais à quai pour motif économique dans les Préalpes vaudoises et valaisannes s’allonge. Dans les trois cas, ce sont les «colonnes vertébrales» des domaines skiables qui sont concernées et donc la survie d’un secteur qui se joue. Dans les trois cas, l’engagement de deniers publics dans le maintien de ces axes fait ou a fait débat. Jusqu’à quel point une collectivité doit-elle soutenir des sociétés privées de remontées mécaniques? L’appel à la générosité des indigènes est-il un modèle viable? Les réponses de Roland Schegg et Nicolas Délétroz, professeurs à l’Institut Tourisme de la HES Valais, à Sierre.

– Les Diablerets, Château-d’Œx et Morgins rencontrent des difficultés comparables. Quel est le dénominateur commun?

– Roland Schegg: Le plus évident est l’altitude. Il est de plus en plus difficile pour de telles stations de garantir une longue saison. En conséquence, on ne dégage plus assez de chiffre pour réinvestir. A ce titre, Isenau est un cas un peu particulier, bénéficiant d’un bon enneigement naturel.

– Nicolas Délétroz: L’exemple de Morgins détonne un peu. A Isenau ou à la Braye, on est sur des domaines isolés, alors que la Foilleuse est l’une des entrées principales vers le versant français des Portes du Soleil. Or, les sociétés ont plutôt tendance à maintenir en place les axes stratégiques de leurs domaines.

– La taille des sociétés concernées est-elle également en cause?

– N.D.: Pour les petites et moyennes entreprises, la course est perdue d’avance. En Suisse, les constructeurs de remontées mécaniques forment un «cartel»: il en existe deux ou trois sur ce marché. Leurs prospectus montrent des produits toujours plus luxueux et plus chers aussi. Sans un cash-flow suffisant, il est impossible de se les offrir. Et le client qui a le choix entre un matériel vétuste ou confortable et moderne va se tourner vers la station la mieux équipée.

– Les petits domaines déconnectés sont condamnés?

– N.D.: Leur avenir s’annonce en tout cas difficile. En Occident, le nombre de journées-skieurs stagne. Il faut aller chercher le client au-delà, principalement en Asie. Mais ces hôtes rêvent de ski dans les lieux connus. Dans ce contexte, les petites stations ne peuvent pas régater.

– R.S.: Il ne faut pas sous-estimer la relève. Si les domaines de proximité disparaissent, les indigènes n’auront plus l’occasion d’apprendre à skier. Ce qui aura pour effet d’accélérer l’érosion. Sans oublier que tout un écosystème existe autour des remontées mécaniques: écoles de ski, hébergements, restaurants, épiceries… Mais si l’on veut être attractif dans le contexte actuel, il faut investir.

– Isenau est passé par un financement participatif, la Foilleuse est en plein dedans, on en parle à Château-d’Œx. Est-ce un modèle viable?

– R.S.: Dans certains cas, avec un positionnement très spécifique, oui. Le tourisme est une branche risquée qui n’intéresse pas les banques. Il faut donc chercher des financements alternatifs. En Suisse, on n’atteint pas encore les sommes engagées aux Etats-Unis, mais le crowdfunding se développe bien. Ces campagnes ont deux effets positifs: elles mobilisent et font parler d’une station.

– N.D.: Ce mode de financement s’adresse en premier lieu à une population très locale. A moins d’avoir un lien particulier avec Les Diablerets, je ne suis pas sûr que je m’intéresserais à Isenau si j’étais Genevois. La crainte de perte de valeur du bien immobilier est généralement ce qui force le don. Torgon a déjà mis deux fois la main au porte-monnaie pour sauver ses installations. Cette épée de Damoclès fait que les résidents secondaires s’engagent.

– Est-ce aux collectivités de soutenir une remontée en difficulté?

– N.D.: S’il y a une volonté locale, pourquoi pas? On finance bien une place de jeu ou une halle polyvalente avec des deniers publics. Pourquoi les activités de glisse n’entreraient pas dans cette politique de soutien?

– Financer un centre sportif est admis. Investir dans une remontée mécanique fait souvent grincer des dents. Pourquoi?

– R.S.: Le centre sportif est perçu comme une offre à l’usage de la population. Alors que pour une part des habitants, les premiers utilisateurs des remontées mécaniques sont les étrangers. Mais c’est oublier que les indigènes bénéficient largement des retombées qu’elles génèrent.

– N.D.: Il y a toujours eu une part privée dans les remontées mécaniques. A l’époque, les actionnaires étaient les notables du coin qui faisaient de l’argent avec cette activité. C’est ancré dans les mémoires: «Pourquoi est-ce que mes impôts aideraient des riches qui ont profité d’une rente facile?» Il n’est pas simple de faire oublier cette notion et de faire comprendre que le contexte économique a changé.

– Tout le monde parle de reconversion quatre saisons. C’est réaliste?

– N.D.: Les stations de moyenne altitude ont une carte à jouer dans ce domaine. On est souvent dans des zones de prairies, adaptées à un tourisme plus doux, facilement accessibles à un large public. On dit souvent que le ratio d’utilisation des remontées mécaniques hiver-été est plus équilibré en Autriche. Oui. Mais pourquoi? Là-bas, même les grandes stations, même Kitzbühel, sont situées à 700 m.

– R.S.: Il faut aussi avoir une réflexion sur le positionnement. Il y a par exemple un potentiel auprès des 50 ans et plus. C’est une clientèle qui croît, qui skie moins et qui cherche une autre source d’épanouissement. Le Tyrol du Sud attire plein de seniors allemands et autrichiens. Cette région a réussi à développer des produits en adéquation avec cette clientèle.

– Que changeriez-vous au mode de financement actuel du tourisme?

– N.D.: Le Valais compte 70 sociétés de remontées mécaniques. Seules deux sont véritablement rentables (ndlr: Téléverbier SA et Zermatt Bergbahnen AG), c’est-à-dire saines et capables de réinvestir. Les aides cantonales et fédérales sont bienvenues. Mais si l’on veut jouer sur la scène internationale, on ne peut plus continuer à «arroser» de millions tout le monde. A l’échelle du Valais, il faudrait par exemple recentrer ces soutiens sur quatre destinations, avec des positionnements bien distincts: le domaine franco-suisse pour les Portes du Soleil, le ski fun à Verbier, la marque «Cervin» qui résonne dans le monde entier à Zermatt et le tourisme nature à Aletsch. Les plus petites stations en profiteraient par effet «parapluie».

– Transposé aux Alpes vaudoises, ça revient par exemple à dire à un commerçant de Leysin: «On ne soutient plus votre station pour mieux investir à Villars.» Dur à avaler, non?

– N.D.: Et pourquoi pas? Le commerçant de Leysin gagnerait sans doute à ce que l’attractivité de Villars soit renforcée sur le marché international. (24 heures)

Créé: 13.07.2017, 06h46

Trois installations à quai

Isenau - Les Diablerets



Type: télécabine quatre places
Altitude(station d’arrivée): 1760 m
Mise en service: 1953 (rénové en 1974)
Fin concession: avril 2012 (prolongée à avril 2017)
Passages (été 2016): 29 591
Passages (hiver 2016/2017): 518 878 (comprend la télécabine et les 5 téléskis)
Exploitants: TéléDiablerets (2010-2016. Chiffre d’affaires: 5 mios TVGD (dès 2016. Chiffre d’affaires: 14 mios).

La Braye - Château-d'Œx



Type: Téléphérique 35 places et télésiège deux places
Altitude (station d’arrivée du télésiège): 1625 m
Mise en service: 1957 (rénové en 1993)
Fin concession: été 2018
Passages (été 2016): 6480
Passages (hiver 2016/2017): 17 561
Exploitant: Télé-Château-d’Œx (chiffre d’affaires: 700 000 fr.)

La Foilleuse - Morgins



Type: Télésiège trois places
Altitude(station d’arrivée): 1816 m
Mise en service: 1983
Fin concession: Fin été 2017
Passages (été 2016): 42 671
Passages (hiver 2016/2017): 290 688
Exploitant: Télémorgins (chiffre d’affaires: entre 7,5 et 5 millions de francs.

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