Depuis plusieurs siècles, l’homme tente de dompter le cours de l’indocile Rhône

Troisième correction du Rhône 4/5 Historienne, Muriel Borgeat-Theler décortique les essais entrepris pour domestiquer le fleuve depuis le Moyen Age.

«Epis» en pierre construits près du pont sur le Rhône de Leukerfeld en 1931.

«Epis» en pierre construits près du pont sur le Rhône de Leukerfeld en 1931. Image: (©Ponts et chaussées, Médiathèque Valais – Martigny)

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Le projet de la troisième correction du Rhône est engagé depuis 2000 par l’Etat du Valais, en collaboration avec celui de Vaud. Les premiers travaux ont démarré près de Viège en 2009. Ils se poursuivront au fil du fleuve pendant encore deux décennies. La Confédération endossera trois quarts des coûts, soit 2,3 milliards de francs. Qui dit troisième correction, dit donc première et deuxième. Elles se sont déroulées entre 1863 et 1893 et entre 1936 et 1961.

«Il n’est pas juste de considérer que les hommes n’ont rien entrepris pour améliorer le cours du Rhône avant 1860, date de l’une de ses nombreuses crues. Celle-ci, il est vrai, a été considérable et a agi comme un déclencheur. Mais de multiples tentatives ont eu lieu avant cela. C’est une longue histoire», explique Muriel Borgeat-Theler, historienne médiéviste valaisanne et cheffe de projets de la Fondation pour le développement durable des régions de montagne (en charge notamment de l’Agenda 21 du Canton) à Sion. Avec Alexandre Scheurer et Pierre Dubuis, elle a écrit Le Rhône et ses riverains entre Riddes et Martigny (1400-1860) – Quatre longs siècles de conflits et de solutions dans la revue Vallesia. Les hivers froids et l’avancée des glaciers entre le XIVe et le XIXe siècle, période du «Petit âge glaciaire», ont modifié le climat, entraînant des pluies très violentes. Ces dernières ont fragilisé les versants alors beaucoup plus exploités qu’aujourd’hui, notamment pour le bois de chauffage. Les fortes précipitations ont entraîné des sédiments plongeant dans le Rhône qui débordait plus que de raison, inondant prés, pâturages et jardins. Avec également des changements de la dynamique fluviale: modification du lit et constitution de nouveaux bras.

«Les populations ont dû s’adapter et tenter d’apprivoiser ces changements. Sans vision d’ensemble, ni cohérence. Et pas à grande échelle. Chaque Commune érigeait ses propres barrières, avec des techniques transversales ou obliques. Le premier plan de digues dont on dispose date de 1417», indique Muriel Borgeat-Theler, dont le mémoire de licence porte sur le Rhône entre Sion et Martigny au Moyen Age.

Les conflits se succèdent, chaque Commune «renvoyant» l’eau chez sa voisine (lire ci-dessous). Les procès sont innombrables, ruineux, interminables, et le pouvoir cantonal, qui n’est pas propriétaire des berges, pas suffisamment fort et structuré pour imposer une vision d’ensemble. Et les communes pas assez riches ou ne disposant pas de main-d’œuvre en suffisance.

La loi de 1833

«En 1756, une ébauche de correction est envisagée par Berne et le Valais, dans le Chablais, mais il faut attendre 1803 et les débuts de l’Etat moderne pour qu’un projet soit proposé entre Martigny et Riddes. A la même époque, Napoléon, qui veut sécuriser la route du Simplon, envoie des ingénieurs pour dresser un plan entre Brigue et Evian», poursuit l’historienne. Une première loi cantonale est édictée en 1833. Par voie d’ordonnance, chaque Commune est contrainte d’effectuer des travaux, à savoir l’érection de digues.

Quelques progrès sont enregistrés, mais c’est une série de crues importante avec celle, paroxystique, de 1860, qui entraîne la décision de «corriger» très sérieusement le Rhône. D’autant plus que les techniques ont bien avancé. «Une demande de fonds est adressée par l’Etat du Valais à la Confédération. L’enjeu est prioritaire et donne l’occasion à Berne de pouvoir réintégrer le Canton, qui a été engagé dans le Sonderbund et en est ressorti ruiné», explique Muriel Borgeat-Theler.

Les travaux, qui coûtent 10 millions de francs de l’époque, débutent à Rarogne. Des digues sont érigées, conjuguées à l’installation d’épis de pierre perpendiculaires qui se font face et sont installés à intervalles réguliers. L’idée est de resserrer le cours du fleuve pour lui donner un débit plus rapide, de manière à ce que les alluvions se déposent entre les épis. «Cela a fonctionné, mais en partie seulement. Avec le temps, les sédiments se sont accumulés au centre, comblant en partie le fleuve et provoquant son exhaussement. Autre imprévu, les eaux des affluents n’arrivent plus dans le bras principal et inondent champs et cultures», note l’historienne.

Contenir le fleuve

A partir de 1920, on tente de draguer le Rhône. Un pansement sur une jambe de bois. Décision est alors prise de lancer une deuxième correction. Les travaux coûteront 14,3 millions de francs. «Le plan est de renforcer les digues et les surélever. Pour resserrer le lit afin d’en augmenter la puissance de charriage, on relie les têtes des épis par des cordons d’enrochement. De cette manière, le fleuve est contenu entre des digues parallèles submersibles. Les espaces entre les épis sont comblés par du matériel dragué dans le fleuve, détaille Muriel Borgeat-Theler. Autre avancée notable, le développement de l’exploitation des gravières qui a fortement contribué à l’élimination du problème du charriage de ces graviers. Le problème est que, finalement, on a trop creusé et corseté le Rhône, dont le niveau est plus bas aujourd’hui qu’avant la deuxième correction.»

Deux constats se dressent. Jusqu’à 1863, le fleuve a dominé et les hommes ont dû s’adapter. Ensuite, ce sont les hommes qui ont commandé, domestiquant le Rhône, mais sans doute trop. La troisième correction offrira peut-être le juste équilibre d’une viabilité entre le cours d’eau et sa population. (24 heures)

Créé: 16.01.2017, 09h53

Un «grand différend» en 1417 dans le Chablais

On l’a vu, depuis le Moyen Age et avant la loi cantonale de 1833, les communes s’arrangent comme elles le peuvent, et surtout de manière individuelle, avec le lit désordonné de ce Rhône qui déborde et inonde les cultures. Les archives de l’abbaye de Saint-Maurice attestent d’«un grand différend au sujet des digues du Rhône» survenu en 1417, il y a donc exactement six siècles. Il éclate entre Girard Albi, vice-châtelain de Saint-Maurice, et les seigneurs de Vernayaz. Le premier nommé fait édifier une contre-digue offensive face à celle de Vernayaz. Comme si cela ne suffisait pas, l’Agaunois, affirmant y être autorisé par le duc de Savoie, décide d’abattre à coups de hache la digue ennemie. «Il y eut à ce sujet une grande dispute» sur place.

L’abbé et le sacristain portent plainte contre «les dommages qui en arriveraient tant aux possessions des particuliers qu’aux droits de fief et de juridiction en changeant le cours du Rhône». Ils eurent finalement gain de cause. Girard Albi «ordonna à ses gens de Saint-Maurice
de travailler incessamment à la destruction de ladite contre-digue.»

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