«Contre le terrorisme, c’est nous qui avons failli»

DjihadismeAncien haut responsable de la DGSE, Alain Chouet était récemment de passage à Yverdon. L’occasion d’interroger l’espion français sur sa vision de la menace terroriste.

L’ancien espion est l’auteur de plusieurs livres sur le terrorisme et l’islamisme.

L’ancien espion est l’auteur de plusieurs livres sur le terrorisme et l’islamisme. Image: FLORIAN CELLA

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Pour évoquer le thème du terrorisme islamiste, ils n’auraient pas pu trouver meilleur interlocuteur. Mardi, ce n’est rien de moins qu’un espion que les gymnasiens d’Yverdon ont réussi à attirer dans la Cité thermale, pour une journée d’échanges et de débats (lire ci-contre). Un espion, et pas des moindres.

Ancien chef du Service de renseignement de sécurité à la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) française, Alain Chouet est une véritable pointure. Spécialiste reconnu du monde arabo-musulman (il a notamment été en poste à l’ambassade de France à Beyrouth puis à Damas) et de la lutte antiterroriste, le septuagénaire est affable et bonhomme. Il ne ressemble pas à l’image que l’on se fait d’un espion. Le rencontrer est ainsi l’occasion de tordre le cou à certaines idées préconçues.

Le monde du renseignement fascine. Mais l’image que l’on s’en fait correspond-elle à la réalité?

La réalité est très loin de l’image fantasmée qui est véhiculée par le cinéma. On n’est pas dans James Bond! Le renseignement, c’est d’abord un travail collectif de très longue haleine. On passe beaucoup de temps dans des bureaux à essayer de démêler le tien du mien dans des dossiers complexes avant, enfin, de passer à la pointe de diamant qu’est l’action. Je l’ai fait pendant 40 ans, je ne regrette rien et si c’était à refaire, je n’en changerais pas une miette. Mais ce n’est pas un métier particulièrement divertissant dans lequel on passe son temps à sillonner le monde les poches remplies de gadgets.

Quelle est la définition d’un bon service de renseignement?

Il doit impérativement se baser sur un investissement à long terme, voire à très long terme, en tissant des liens de confiance sur place. A ce titre, il me revient une anecdote qui en dit long. En pleine guerre des Malouines, au début des années 1980, je me retrouve avec mon directeur général à l’Elysée. Le président de la République nous demande ce que pensent de la situation nos agents aux Malouines. Or nous n’avions personne sur place, car aucun dirigeant n’aurait consenti à investir pour créer un poste là-bas. Si l’on veut assurer le service public du renseignement, il faut de la permanence, de l’universalité et de l’égalité de traitement, ce qui a un coût, humain et financier. Il s’agit de se doter d’un bon niveau d’expertise sur de longues années, même si certaines de ces expertises ne serviront jamais. Car ce n’est pas une fois que la maison brûle qu’il faut demander aux pompiers les moyens d’éviter les incendies.

Pourquoi avoir accepté l’invitation des élèves du gymnase d’Yverdon?

Car ce sont eux qui nous gouverneront demain. Je voulais leur dire que lorsqu’on ne connaît pas l’histoire, on est condamné, en insistant beaucoup sur le rôle de l’éducation. J’avais d’ailleurs été un peu choqué en recevant certaines de leurs questions, dont plusieurs portaient le sceau des théories conspirationnistes qui pullulent sur Internet. En étudiant et en comprenant ce qui s’est passé hier, on s’aperçoit très vite qu’il existe une logique des choses et qu’il n’y a pas de complot.

L’éducation serait-elle le meilleur moyen de lutter contre le terrorisme?

Sans aucun doute. Chez nous (ndlr: en France), ceux qui basculent dans la violence et qui sont recrutés pour garnir les rangs de l’Etat islamique sont très souvent des jeunes en déshérence, sans repères familiaux, culturels et éducatifs. En perdition, ces jeunes se retrouvent livrés à eux-mêmes dans les cités, où ils sont embrigadés par des «grands frères». C’est là que se fait leur «éducation». Totalement incultes, aussi bien de l’histoire que de la religion, ils sont facilement manipulables.

L’ennemi vient donc de l’intérieur?

Evidemment! On entend beaucoup de nos dirigeants qui gesticulent et qui nous disent que nous sommes en guerre, que c’est le fameux choc des civilisations. Mais je n’ai jamais vu un terroriste parmi les migrants de Syrie. La plupart des attentats sont perpétrés par des jeunes qui n’ont pas pu ou pas voulu s’y rendre. Mohammed Merah, les frères Kouachi et d’autres; ces terroristes sont de purs produits de la société française. Il faut bien réaliser que c’est notre société qui a un problème et que nous avons failli. Ce ne sont pas les problèmes du Moyen-Orient qui amènent le terrorisme dans nos rues, ce sont nos manquements, notamment d’éducation. Le vivre ensemble commence au bac à sable et se poursuit avec l’éducation… Ces jeunes terroristes ne sont pas fous, ce sont tout bêtement des délinquants mal élevés.

En Suisse, le Service de renseignement de la Confédération (SRC) vient d’indiquer qu’il surveillait 90 djihadistes potentiels. Comment jugez-vous la menace terroriste sur le territoire helvétique?

Les pays les plus exposés au terrorisme sont ceux qui ont une politique et une implication actives dans le monde arabe et musulman et qui ont, chez eux, une forte communauté musulmane originaire du Maghreb faiblement intégrée. En France, il est admis qu’il existe des zones de non droit qui échappent à tout contrôle et à l’autorité de l’Etat. En Suisse, pays beaucoup plus décentralisé où la censure sociale existe – tout le monde se connaît –, vous êtes de fait moins exposés.

Nous n’avons donc rien à craindre?

Comprenez-moi bien. A ma connaissance, aucune partie du territoire suisse n’échappe à ce qu’on appelle le contrôle de l’habitant. Ici, les comportements déviants sont davantage repérés, et donc dénoncés. Attention, je ne dis pas que la menace terroriste n’existe pas en Suisse, dans la mesure où vous ne pouvez pas empêcher les comportements paroxystiques d’une petite minorité. Mais une menace et une incitation directes de terroristes qui viserait à déstabiliser votre pays, je n’en ai encore pas vu.

A ce niveau-là, la coopération internationale fonctionne-t-elle?

En matière de terrorisme, oui, elle fonctionne très bien. Il y a des domaines où ça fonctionne moins bien, notamment dans le renseignement économique, mais je n’ai jamais vu personne renâcler devant des questions de terrorisme.

(24 heures)

Créé: 05.05.2017, 06h54

Des élèves dans le rôle d’animateurs

La présence d’Alain Chouet, ainsi que celle de Gilles Ferragu, historien français spécialiste du terrorisme, à Yverdon, est à mettre au crédit de deux professeurs d’histoire du Gymnase de la Cité thermale: Yann Marquand et Julien Wicky. En plus d’une conférence, ces enseignants ont mis sur pied une table ronde animée par plusieurs élèves de dernière année, à laquelle étaient conviés les deux spécialistes. Un événement qui s’inscrit dans le cadre des journées portes ouvertes du gymnase, vendredi et samedi.

A quelques minutes de monter sur scène face à quelque 130 personnes, la nervosité des élèves-animateurs était palpable. Les yeux rivés sur leurs notes, tous répétaient les questions qu’ils auront à poser, les thèmes qu’ils entendaient aborder. «Nous avons fait beaucoup de recherches historiques en amont pour préparer cette soirée», expliquait Aimé Guex, élève de dernière année.

Bien préparés mais visiblement intimidés face aux deux experts, les étudiants n’en ont pas moins abordé tous les sujets prévus: définition du djihad, rôle des médias, accords Sykes-Picot, le groupe Etat islamique, le Hamas ou encore les Frères musulmans… «On sent que le sujet les intéresse. Il y a quelques années, les jeunes ne posaient pas tant de questions, ils ne cherchaient pas à comprendre les enjeux et les causes cachées de ces phénomènes», se réjouissaient les experts au terme du débat.



Portes ouvertes du Gymnase d’Yverdon, vendredi 5 et samedi 6 mai

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