Les Vaudois se sont approprié «leur» Parlement

Grand ConseilLe public est venu en nombre vendredi pour visiter la nouvelle salle, après une session inaugurale emplie d’émotions et une cérémonie officielle dans une cathédrale bondée.

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Au bas du sentier des Colombes, le léger trafic de ce Vendredi-Saint ne parvient pas à couvrir le son grave des trois cors des Alpes qui ont pris possession de la place André-Bonnard. Les invités à la cérémonie officielle de la matinée n’en finissent pas de sortir par la terrasse de la buvette. Dans la rue Cité-Devant, des petits groupes se forment, avant l’ouverture du Parlement au public. Ce n’est pas la grande foule et on se demande alors si les Vaudois vont répondre présent.

«On est venu pour voir l’intérieur en vrai», déclare un couple de Morgiens en patientant devant l’entrée. «La porte fait quand même un peu riquiqui, on se serait attendu à quelque chose de plus monumental», ajoute Madame. Dans la rue, les Jeunes PLR passent des uns aux autres avec leur initiative sur l’imposition de la classe moyenne. Jour de fête ou pas, certains n’ont pas perdu le nord.

Il est temps d’entrer, par l’esplanade du Château. Dans l’impatience de découvrir le saint des saints, les visiteurs ne s’attardent guère dans la salle des pas perdus, avec son merveilleux pavage reconstitué alternant dalles et galets. En revanche, rares sont ceux qui ne marquent pas un temps d’arrêt en entrant dans la salle du Grand Conseil, tant le contraste des parois de bois clair et de la grande baie vitrée à l’ouest est saisissant.

Et les stores?

«C’est beau, mais nos députés seront distraits par la vue, surtout la gauche…» Le commentaire est dans toutes les bouches. «Faudra pas oublier de fermer les stores», conseille une dame à un digne huissier. Et celui-ci de répondre, pour la centième fois sans doute, que les fenêtres ont reçu un traitement spécial et qu’elles n’ont pas de stores.

La salle est maintenant bien remplie et le personnel demande à la foule de ne pas trop s’attarder, surtout devant la baie vitrée où l’on ne se lasse pas d’admirer la ville, La Côte et le Jura. Tout se passe dans la bonne humeur, à la vaudoise – on n’est pas à la chapelle Sixtine, que diable! Le public est mélangé: familles, jeunes, vieux couples, étrangers. Un vieux monsieur kurde fait un panorama avec son smartphone et partage son enthousiasme par de discrets signes du pouce.

Photos de groupe à la table du Conseil d’Etat, essais des sièges de députés, les visiteurs profitent de cet instant unique pour prendre possession de «leur» Parlement. «On est bien assis, constate un monsieur, mais c’est plutôt dur. Et le siège tourne pour qu’on puisse batoiller avec son voisin.» Un jeune barbu, toque rose et lunettes fluo, joue les critiques, tire une chaise, tapote un pupitre noir: «Cheap, c’est cheap», lâche-t-il.

Les enfants ne tiennent pas non plus leur langue: «C’est très beau, c’est grand, j’aime ce bois et la lumière que donne ce plafond spécial.» Pour autant, ils ne s’imaginent pas siéger là. Tout cela est si loin. Un jeune homme circule dans les travées en distribuant des tracts. Il est éconduit poliment mais fermement par le personnel. Parmi les personnes assises, la discussion tourne pourtant autour de la politique. «On dirait que le lieu nourrit de telles réflexions», nous confie une dame.

Les étudiants en architecture se sont déplacés en rangs serrés pour jeter un œil expert. «Alors, vous êtes venus voir le nirvana, l’inaccessible?» lance l’un d’eux à un groupe de camarades. Plus discrètes, deux étudiantes expliquent qu’elles préparent un travail sur le bois: «Nous voulons nous rendre compte de ce qui peut être réalisé.» Un jeune député montre à sa compagne la place qui lui a été attribuée. «Je suis content de ne pas être trop près de la fenêtre», avoue-t-il. Décidément, les fenêtres du Grand Conseil n’ont pas fini de nourrir les palabres.

A l’étage inférieur, nombre de visiteurs s’attardent devant la façade médiévale de la maison Charbon, rendue au public par les travaux, et devant les armoiries découvertes durant le chantier. Le public se presse aussi autour de la presse à monnaie qui va frapper durant toute la journée des pièces commémoratives. A la buvette adjacente, les intéressés font déjà la queue pour acheter qui un écu, qui un verre souvenir.

Retour à la lumière du jour par le jardin du Grand Conseil. Une dame élégante, blouson de cuir fauve, trotte d’un pas précipité: «Eh bien, on va aller voir ce toit, maintenant.» Sous ce beau soleil d’avril, le grand cône tronqué, qui fait si forte impression à l’intérieur avec son revêtement de bois clair, semble désormais se moquer des polémiques.

Rue Cité-Devant, plusieurs centaines de Vaudois font la queue pour profiter de cette journée exceptionnelle où ils peuvent jouer au député – voire au conseiller d’Etat. Un père se fait pédagogue: «Tu vois, c’est le Parlement vaudois, c’est là qu’ils font les lois.» La Chancellerie n’a pas prévu de comptage, mais un huissier se livre à l’exercice avec le sourire: «300 selon la police, 3000 selon les organisateurs.» Pour une fois, ces derniers n’ont certainement pas exagéré.

VIDEO: Le Grand Conseil parle-t-il encore vaudois?

Petite chronologie

- 1804: inauguration du premier Parlement vaudois construit par l'architecte Alexandre Perregaux.

- 2002: alors qu'il est fermé pour des rénovations, l'édifice historique est entièrement détruit par le feu le 14 mai. Sa reconstruction est bloquée pendant plusieurs années pour des raisons budgétaires.

- 2007: lancement du concours d'architecture.

- 2009: choix du projet «Rosebud» du bureau lausannois Atelier Cube et catalan Bonell i Gil.

- 2010: mise en vigueur du Plan d'affectation cantonal Nouveau Parlement.

- 2012: délivrance du permis de construire. Un référendum aboutit en août contre le nouveau toit du Parlement, dont la forme, la couleur grise et le matériau suscitent de vives critiques. Pour sauver le projet, le toit est redessiné, raboté, la couleur des tuiles est modifiée, ce qui permet d'abroger le décret de construction. Fin novembre, le Grand Conseil accepte un nouveau crédit d'ouvrage qui adopte les modifications apportées. Le vote populaire est évité.

- 2013: le projet est attaqué en justice. Le Tribunal fédéral rejette un recours en mai.

- 2014: le premier coup de pioche est donné le 24 mars. La découverte d'une peinture murale du 14e siècle induit une nouvelle modification du projet.

- 2015: des députés critiquent le fait que le montage des panneaux en bois labellisé vaudois se fasse en Allemagne.

- 2016: les journalistes protestent en vain contre leur relégation dans les tribunes.

- 2017: inauguration le 14 avril.

(24 heures)

Créé: 14.04.2017, 21h02

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