La bière trappiste croît, malgré la crise des vocations

Vieillissantes, les brasseries cisterciennes ont dû se réorganiser. Reportage à Westmalle.

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Ora et labora. Prière et travail. Dans le silence de l’Abbaye de Westmalle, tout indique que la devise bénédictine est prise au pied de la lettre. A gauche, l’imposante église de briques roses incarne la vie contemplative. Plus loin, une étable ultramoderne abrite pas moins de 400 vaches. A droite, une rangée d’ateliers où les moines fabriquent le fromage et le pain nécessaires à leur subsistance.

La plus ancienne brasserie trappiste, qui a fait la célébrité du monastère de la région d’Anvers, elle, se dresse un peu plus loin. L’Abbaye, comme celles d’Orval ou de Westvleteren, n’est pas épargnée par la crise des vocations. «Notre communauté est encore bien vivante, décrit Frère Benedikt. Elle compte 32 moines. Mais beaucoup sont trop âgés pour effectuer le brassage.»

Fondée par des moines fuyant la Révolution française, la communauté a trouvé refuge dans une ferme que possédait l’évêque d’Anvers. Avant de se mettre au brassage en 1836. «En plus du travail à la ferme, à la fromagerie, à boulangerie et à l’hôtellerie, la production de bière est progressivement devenue une activité trop stressante, poursuit le religieux. Nous voulions être moines, pas brasseurs.» Dans les années 1980, elle a donc été confiée à des laïcs.

En partie seulement. Car la règle pour bénéficier du logo hexagonal «produit trappiste authentique» – aujourd’hui arboré par onze brasseries – est stricte. Le processus doit être contrôlé par des moines cisterciens, au sein de leur abbaye. Et cette activité ne doit pas générer de bénéfices exponentiels. «A l’origine, les moines brassaient uniquement une bière de table pour leurs propres besoins, ajoute Manu Pauwels, laïc et responsable marketing de la brasserie. Calorique, cette boisson leur donnait la force de travailler aux champs.» Ce n’est qu’en 1861 que les habitants de la région peuvent enfin se délecter de la divine production.

Un seul objectif: générer quelques rentrées financières pour les bonnes œuvres. «La philosophie trappiste est stricte et celle de Westmalle l’est encore plus. Les moines ont une vision «candide» des affaires. Pour des gens qui viennent de l’économie privée, c’est parfois déconcertant», sourit Manu Pauwels. Crise oblige, certains grands revendeurs ont demandé des rabais, il y a quelques années. «Ils se sont heurtés à un refus car «chaque client doit avoir les mêmes armes». Résultat, certains de ces distributeurs ont cessé de travailler avec nous.»

Tant pis: l’Abbaye écoule sans peine les 130'000 hectolitres produits annuellement, soit le 2e volume trappiste, derrière Chimay (170'000 hl). Avec un chiffre d’affaires de 26 millions de francs et une communauté encore étoffée, Westmalle se porte bien. D’autres n’ont pas cette chance. Alors que son monastère ne compte plus qu’une quinzaine de frères, la production de l’Abbaye de Koenigshoeven (PB) serait menacée. «Un paradoxe, lorsque l’on constate le succès croissant des bières trappistes», relève Frère Benedikt. En atteste l’obtention du logo par quatre autres communautés depuis 2012: Maria-Toevlucht (PB), Engelszell (A), Saint-Joseph de Spencer (USA) et Tre Fontane (I).

Découvrez les brasseries trappistes en cliquant sur les vignettes de la carte ci-dessous
(24 heures)

Créé: 03.03.2017, 10h25

«D’Abbaye» n’est pas trappiste

Parmi les 96 monastères de l’Ordre cistercien de la stricte observance – ou monastères trappistes – disséminés dans le monde, seuls onze produisent et vendent aujourd’hui leur propre bière. Deux sont néerlandaises: La Trappe et la Zundert. Six sont belges: Achel, Chimay, Orval, Rochefort, Westmalle et Westvleteren. Plus récemment, l'Engelszell en Autriche, la Tre Fontane en Italie et la Spencer aux USA sont venues s'ajouter à la liste.

Là où les bières dites «d’Abbaye» (Leffe ou Maredsous, par exemple) peuvent être produites par des brasseries «laïques» sous licence accordée par l’abbaye ou même faire référence à des monastères disparus, les trappistes répondent à des règles strictes: elles sont brassées au sein de l’abbaye appartenant à l'ordre cistercien, par ou sous contrôle des moines. Le logo ci-dessous permet de s’y retrouver.


Le site de l'Association internationale trappiste

La mousse conte l’histoire de la Belgique

Notre périple flamand nous emmène à la brasserie Verhaeghe dans l’ouest du pays, pour une dégustation en forme de cours d’histoire. Car si elle n’est fabriquée que depuis 1991, la Duchesse de Bourgogne, inspirée des bières rouges des Flandres, en dit long sur la région. «Au Moyen Age, la Flandre appartenait à la France, alors que le nord de la Belgique actuelle était allemand», raconte le propriétaire, Karl Verhaeghe. Dès 1516, le Reihneitsgebot (ou loi de pureté) allemand ordonne que la bière soit brassée avec de l’eau de source, de l’orge et du houblon. Cette règle n’existe pas sur l’autre rive de l’Escaut: «Le houblon est un conservateur naturel. Sans cet ingrédient, il fallait trouver un moyen de garder la bière. On a eu l’idée de la faire vieillir dans des foudres de chêne pour l’acidifier.» La «rouge des Flandres» était née.

«Chaque cap historique a laissé des traces sur notre tradition brassicole», poursuit Karl Verhaeghe. L’arrivée de communautés trappistes chassées par la Révolution, en est un exemple. Six des onze abbayes trappistes actuelles sont belges. «Et durant la Première Guerre, les Anglais ont débarqué en Belgique. A cette époque que les brasseries ont commencé à produire des stouts (ndlr: bière noire de style anglo-saxon).»

Elles se sont adaptées à leur clientèle lorsque les Allemands ont envahi le pays, durant la Deuxième Guerre mondiale. Aujourd’hui prisées par les Belges, les Pils (blondes de fermentation basse) se sont répandues à cette époque.

Pour en savoir plus:
VisitFlanders, le site de l'Office du tourisme des Flandres

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