La belle histoire du Mazot, 50 ans, est celle d’Hélène

PortraitLe petit restaurant de Vevey demeure un lieu apprécié. Sa patronne raconte.

«Je pense que le Mazot a une âme, je me félicite de ne jamais l’avoir agrandi», dit Hélène Barras, ici à la cuisine avec Cristina et Fatima.

«Je pense que le Mazot a une âme, je me félicite de ne jamais l’avoir agrandi», dit Hélène Barras, ici à la cuisine avec Cristina et Fatima. Image: PATRICK MARTIN

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Hélène Barras dit qu’elle est née en 1938 mais on ne la croit pas: quand elle raconte l’histoire du Mazot, donc la sienne, elle semble avoir 50 ans, l’âge de son restaurant, qui demeure au cœur de Vevey un lieu apprécié pour sa cuisine, son atmosphère, et sans doute sa taille plutôt minuscule mais rassembleuse.

L’histoire, la voilà: Hélène est venue au monde dans le Doubs, en France voisine, dans une famille vraiment pauvre. «Nous n’avions rien. Mais quand je dis rien, c’est rien! J’ai pleuré quand on m’a dit que je ne pourrais pas faire d’études. J’aimais tellement l’histoire et la géographie. On m’a placée comme bonne à tout faire à Goumois, dans le Jura suisse.» Même pas 100 francs par mois, quinze heures de travail quotidien, mais «j’étais chez des gens merveilleux, à l’Hôtel du Doubs, je suis encore amie avec cette famille aujourd’hui!»

A 20 ans, Hélène est enceinte, les bébés naissent deux mois avant le terme. Le petit Francis décède rapidement. Francine survit, elle passe ses premiers jours dans un carton à chaussures, choyée par le personnel hospitalier qui met tout son cœur pour la sauver. Un autre enfant, Daniel, arrive avec son sourire un an plus tard.

Renens, Le Brassus, Cully

Le destin d’Hélène, la jeune maman, passe ensuite par Renens, puis par Le Brassus, puis par Cully au Café du Raisin. «J’y ai appris beaucoup de choses: l’hôtellerie, la cuisine, les subtilités du travail. Tout le monde a été très gentil avec moi.» Hélène économise, ne sort pas, elle met de côté de quoi passer sa patente. «J’ai toujours eu le ciel avec moi. Peu à peu j’ai eu une idée, tenter ma chance. Je regardais dans les journaux s’il n’y avait pas un café à reprendre. Dans la Feuille d’Avis de Vevey – comme j’ai aimé ce précieux petit journal! – j’ai trouvé. Grâce à un M. Perrochon, régisseur à Lausanne, un ange gardien, j’ai pu aller visiter. C’était le Mazot. Quand j’ai ouvert la porte, j’ai dit c’est ça, c’est ça que je veux!»

Quand elle se remémore ce moment-là, Hélène rajeunit encore, elle a 29 ans, son âge à l’époque. «Le Mazot, c’était une pinte à vin, avec les dernières prostituées de Vevey que j’ai priées de s’en aller! Peu à peu je me suis mise à faire à manger. C’était un peu le rendez-vous social: les gens venaient boire un verre et se confier. Et puis, je suis comme ça, celui qui n’avait pas de quoi payer pouvait manger quand même!»

Un soir, justement, un peintre en bâtiment s’assied au Mazot et n’a pas de sous. Il a droit à une assiette bien garnie. «Cet homme-là m’a amené une clientèle fidèle. Je faisais des croûtes dorées, des cervelas en sauce, de la bonne viande. Un jour, pour changer, j’ai fait une sauce à ma façon.» On est alors en 1972. Depuis, la sauce n’a pas changé, les gens viennent pour elle, pour son association parfaite avec les viandes, spécialité de la maison. Et le secret de la fabrication est resté un secret: «C’est tout simple. Mais le vrai secret, c’est qu’elle est adaptée à la commande, faite sur le moment. Et elle est toujours préparée dans l’unique poêle qui lui est réservée!»

Quelque chose de familial

Au Mazot, chez Hélène, les frites et les röstis ont aussi leur personnalité, les clients le savent bien. «C’est préparé par nous, fait par nous. Les pommes de terre sont achetées chez un producteur de Rennaz.» C’est peut-être parce qu’il y a quelque chose de familial dans la cuisine de ce restaurant que tout le monde a toujours surnommé Hélène «la mère». La mère se souvient de l’homme qui mettait Nathalie de Bécaud au jukebox et s’imaginait dans le froid sur la place Rouge. Ou de cet étranger qui lui demandait d’écrire pour lui les lettres d’amour à sa dulcinée. Ou du matin où les fleurs décorant le devant du Mazot avaient disparu: «J’ai juste répondu par un écriteau: à celui qui a pris les fleurs, gardez-les, mais n’oubliez pas de les arroser!»

Combien sont-ils à avoir fait un tour à la cuisine pour dire bonjour, pour humer les effluves des plats en préparation? De nombreux élèves de l’Ecole professionnelle doivent aussi se rappeler que la patronne et ses deux perles, comme elle les appelle – Fatima et Cristina, présentes depuis vingt-sept ans – les ont accueillis parfois très tard, aux heures où on range les chaises, pour les servir quand même.

Cinquante ans ont passé. Il y a trois ans, Hélène a décidé de lâcher la cuisine. Deux fois par semaine, elle vient prendre le petit-déjeuner. «J’ai besoin de mon Mazot.» Mais aussi du chalet dont elle est locataire, avec ses fleurs et ses chats, à Saint-Légier. «J’ai toujours vécu en terrienne, j’ai besoin d’avoir de la terre sous les pieds!»

Le Mazot, rue du Conseil 7, Vevey. 021 921 78 22 (24 heures)

Créé: 17.06.2017, 16h12

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