Manson et Altamont: le rêve hippie vole en éclats

1967: «Summer of Love»Il y a cinquante ans, la Californie vivait sa lune de miel hippie tout au long de ce que l’on a nommé le «Summer of Love».

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Les histoires d’amour finissent mal (en généraaaaal), assure la chanson. Le Summer of Love est une belle histoire d’amour. Et n’échappe donc pas à cette règle funeste. Le bel élan hippie, toutefois, se prolonge bien au-delà des mois d’été 1967. «Même si certains acteurs radicaux l’enterrent dès l’automne suivant, le mouvement va durer deux bonnes années de plus», note Philippe Thieyre, spécialiste du psychédélisme.

A la Noël 1969, en tout cas, la messe est dite. L’euphorie du flower power se mue en douloureuse gueule de bois. Deux tragédies en sonnent le glas: le massacre commandité par Charles Manson à Los Angeles et le concert cauchemardesque des Rolling Stones sur le circuit automobile d’Altamont, à l’est de San Francisco.

Le hippie de la mort
Dans la nuit du 8 au 9 août 1969, trois membres, dont deux femmes, de la Family de Manson s’introduisent dans un coquet cottage sis au 10050 Cielo Drive, à Los Angeles. Ils égorgent les quatre locataires, dont l’actrice Sharon Tate. Le mot pig est tracé sur le mur avec le sang de la comédienne. L’été précédent, elle a fait une apparition dans le film d’horreur Rosemary’s Baby, réalisé par son époux, Roman Polansky. Elle est enceinte de 8 mois. La même nuit, un couple nanti entre deux âges, les LaBianca, subit le même sort. Ambiance. Trois mois plus tard, le lien entre les meurtres et Charles Manson est officiellement établi par la police. Et la paranoïa à son comble au sein de l’intelligentsia culturelle de la ville.

Car Manson a frayé, flirté même, avec le gratin musical de Los Angeles. C’est un drôle de type. Fou, malfaisant mais charismatique. Il a passé le plus clair des sixties derrière les barreaux pour proxénétisme et vol. En prison, il a étudié la guitare et l’occultisme. Quand il en sort et revient à Los Angeles, la société a changé. Manson, qui aspire à faire carrière dans la musique et pond même des chansons aigrelettes non dénuées de charme, a vite fait de se fondre dans le gotha hippie angelino. «Beaucoup de musiciens en vue connaissaient Manson, même s’ils le nient maintenant», racontera Neil Young. «Chez lui, il y avait toujours des filles qui traînaient, à tenir la maison, à cuisiner, à faire l’amour avec tout le monde.» Dennis Wilson, des Beach Boys, et quelques producteurs de haut vol sont des habitués des lieux.

La carrière de Manson ne décolle guère. Il en conçoit une haine maladive pour «les hédonistes de la Babylone hollywoodienne». Il est devenu le gourou d’une communauté hippie, fornicatrice et défoncée, nommée la Family et réunie autour d’une prophétie de bric et de broc mêlant extraits de la Bible, racisme nazifiant et interprétations délirantes de textes des Beatles. «Manson incarnait un mélange schizoïde terrifiant de valeurs hippies, de satanisme, de pornographie et de prophétie apocalyptique», écrit l’historien du rock Barney Hoskyns dans son livre Waiting For The Sun. «Le mal prenait racine au sein de la Family, qui adoptait toutes sortes de sociopathes et de paumés bons pour un lavage de cerveau.»

Bref, Manson envoie le 8 août ses ouailles en mission sacrificielle en ville. Et plonge toute la communauté artistique dans l’effroi. L’avant-veille, on s’aimait sous acide et en chanson. On se terre désormais, armé jusqu’aux dents, en sanglotant sur son sort. «L’hallucination tourbillonnante des années 1960 avait atteint son apogée dans le mauvais trip de l’été, résume Barney Hoskyns. Tout prenait à présent un sens grotesquement tordu.»

Le caprice de Jagger
Quatre mois plus tard, les Rolling Stones posent une cerise véreuse sur ce gâteau de désenchantement. Le groupe, qui a essayé de négocier mais raté le virage psyché et dont les caisses sont vides, entreprend une tournée américaine pour mettre une motte de beurre dans ses épinards. Jagger a un caprice: il veut son concert gratuit. A San Francisco et en plein air, s.v.p., sur le modèle de ceux qu’organisent depuis trois ans les si cool groupes indigènes. Il souhaite aussi que l’affaire soit filmée façon Monterey Pop et Woodstock. Le chanteur voit là une façon d’achever la tournée en feu d’artifice, en redorant au passage le blason de son quintet au sein de la contre-culture américaine. Zut, raté.

Les Stones expédient un homme à eux, Sam Cutler, un professeur défroqué récemment promu co-manager, parlementer avec les autochtones. Le Grateful Dead accepte d’organiser la nouba; les Hells Angels promettent d’en assurer la sécurité, contre des océans de bière. Quelle bonne idée! Santana, Jefferson Airplane, les Flying Burrito Brothers et Crosby, Still, Nash & Young partageront l’affiche. Le Golden Gate Park de Frisco, d’abord envisagé pour les festivités, n’est pas libre le 6 décembre, jour du concert. On cherche fiévreusement un autre site, avant de tomber sur le circuit automobile de Sears Point, au nord de la baie, idéalement configuré en amphithéâtre. Chip Monck, chef de production des Stones, artisan des scènes de Woodstock et Monterey, débarque sur les lieux pour installer l’infrastructure.

Et patatras! Deux jours avant le show, alors que des milliers de chevelus convergent déjà vers le site, les propriétaires de celui-ci s’affolent et posent de nouvelles conditions: un million de dollars et les droits de distribution du futur film. Jagger refuse. Il reste deux jours pour dénicher un nouvel emplacement. Ce sera le circuit automobile d’Altamont. Moins adapté. Mal fichu, même. Mais bon… Le matos est déménagé à toute hâte. Monté à la hussarde. La scène est trop basse et riquiqui; l’infrastructure sanitaire pour le public inexistante. Un très mauvais LSD circule. Il fait froid. Le samedi dit débarquent dans ce traquenard… 500'000 personnes.

D’emblée, les Hells Angels se montrent nerveux. Et bien défoncés aussi. Rien ne les sépare de la foule. Ils défendent la scène à coups de queue de billard, avec une agressivité proportionnelle au volume de drogue et d’alcool qu’ils ingurgitent. Des bagarres éclatent. Le chanteur du Jefferson Airplane se prend un marron de motard. Les gens du Grateful Dead, apeurés, refusent de jouer. Quand les Stones grimpent ingénument sur scène à la nuit tombée, l’ambiance relève plus du chaos chimique que de la kermesse hippie. Pendant Under My Thumb, un jeune Noir de 18 ans en costard vert, Meredith Hunter, est poignardé à mort par le service d’ordre aux pieds des stars. Les Hells Angels affirment qu’il brandissait un revolver; revolver filmé par un cameraman, mais jamais retrouvé par la police. Les Stones achèvent leur numéro, sans broncher.

Le bilan s’alourdit quand un type, raide bien sûr, se noie dans un conduit d’irrigation et qu’un conducteur sous acide écrase deux enfants dans leur sac de couchage lors d’une course hallucinée sur le terrain. Sans oublier les mauvais trips, vols, viols et blessures. Voyez le désastre. A qui la faute? Personne, semble-t-il. Jamais le Grateful Dead ni les Stones ne seront inquiétés. Quant au Hells Angel meurtrier, il sera acquitté pour légitime défense en 1972 par un jury californien.

On oublie tout et on continue? Ben, pas vraiment. Après Altamont s’installent les années 1970 avec leur cynisme mercantile, leurs paillettes et leurs semelles compensées. Le rock devient un produit de consommation, à tétiner au robinet tiède de la bande FM. Ses héros ne chantent plus la révolution, trop occupés à roupiller sous leur couette de dollars et de coke. Exit l’idéalisme des sixties fleuries. «En un seul jour, l’innocence d’une génération a volé en éclats», résume le journaliste américain Joel Selvin dans sa remarquable enquête Altamont 69 (Ed. Rivage Rouge). «Si Woodstock a été la Terre promise du rock, Altamont a été son enfer.» (24 heures)

Créé: 07.07.2017, 10h07

Les Hells Angels assurent la sécurité avec brutalité, tabassent à tout vent et poignardent à mort (ci-contre) un spectateur. (Image: 20TH CENTURY FOX)

Charles Manson, gourou sanguinaire de la Family et responsable du massacre de Los Angeles du 9 août 1969. (Image: GETTY IMAGES)

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