Les secrets des «athlètes de la mémoire»

PhénomèneUn livre affirme qu’il est possible, avec un peu d’entraînement, de ne plus oublier ce que l’on souhaite retenir. Des spécialistes se montrent sceptiques.

Image: LIONEL PORTIER

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Ils sont 100 candidats de 33 pays réunis dans une discrète salle de Croydon, petite ville de la banlieue sud de Londres. Alignés derrière des tables, ils arborent casque antibruit et bandeau sur les yeux. Les participants à ce championnat de la mémoire 2013 ne remuent même pas le petit doigt, mais leurs méninges sont survoltées.

Ceux qu’on appelle les «athlètes de la mémoire» ou les mnémonistes sont de plus en plus nombreux. Rien qu’en Chine, il y en aurait plus de dix millions. Ces cerveaux retiennent des suites de chiffres ou de cartes si longues que leurs performances semblent surnaturelles. L’une des épreuves consiste, par exemple, à restituer l’ordre des cartes de dix jeux. Le livre L’homme qui se souvient de tout, récemment paru en français, révèle pourtant que leurs exploits sont à la portée de tous: «Ce n’est pas un sport de geeks ou d’autistes. Les mnémonistes ne sont pas nés avec un cerveau extraordinaire, ils ont simplement appris à l’utiliser de façon extraordinaire», affirment les auteurs, les Danois Troels Donnerborg et Jesper Gaarskjaer.

Comment? La méthode consiste à associer une carte ou un chiffre à un contexte connu. Pour les amateurs de sport, le 23, par exemple, devient automatiquement le joueur de basketball Michael Jordan, qui arborait ce numéro devenu mythique. Le Danois Mark Aroe Nissen, que les auteurs du livre suivent lors des championnats de la mémoire de 2013, relie chaque carte à un lieu et à une personne connue, proche ou people. Il les installe ensuite dans des situations inhabituelles propres à frapper l’esprit, tel Obama sautant à la corde dans le salon de Mark, ou Jim Carrey se mettant du rouge à lèvres dans la pièce voisine. Il lui suffit ensuite de reparcourir le scénario mental élaboré pour restituer l’ordre des jeux de cartes.

«Plus on s’entraîne, plus il devient facile de mémoriser»

Connues depuis l’Antiquité, ces techniques ont été oubliées avec l’apparition de l’écriture. Elles donnent des résultats avec une rapidité qui a surpris ceux qui s’y sont mis, comme Sébastien Martinez, classé meilleur Français lors des derniers championnats du monde. «Plus on s’entraîne, plus il devient facile de mémoriser», assure-t-il. Celui qui a créé sa société pour promouvoir ces techniques y voit un grand atout pour les études comme pour la vie quotidienne. «Je ne m’amuse pas à retenir les numéros de téléphone, mais si j’ai décidé de ne pas oublier quelque chose, alors je sais que je peux le faire.»

Particulièrement performante pour emmagasiner beaucoup de connaissances, comme lors d’études de droit ou de médecine, la méthode est selon lui transférable à n’importe quel objet. Même aux concepts. «Il y a juste une étape supplémentaire: il faut comprendre et disséquer l’idée, puis en associer chaque élément à des choses connues.» Il plaide pour enseigner ces procédés à l’école dès le plus jeune âge.

Utile pour les personnes âgées

Stéphane Epelbaum, neurologue à l’Institut de la mémoire et de la maladie d’Alzheimer à l’Hôpital de la Salpêtrière à Paris, y voit avant tout un sport comme un autre: «Ça ne me paraît pas très utile en dehors de la compétition, sauf pour les anxieux qui ont l’impression que leur mémoire ne fonctionne pas. Ça peut les aider à reprendre confiance.»

Daphné Bavelier, professeure à la Faculté de psychologie de l’Université de Genève, se dit aussi sceptique: «C’est assez spécifique à ce qui doit être appris et à la personne, donc difficile à mettre en œuvre à l’école. Par contre, ces stratégies sont déjà utilisées avec les aînés, par exemple pour leur permettre de se souvenir d’un itinéraire en particulier. C’est efficace car leur problème de mémoire est très précis.»

Du côté de l’école, la volonté d’«apprendre à apprendre» est désormais inscrite dans le plan d’études romand sous le volet «stratégies d’apprentissage», mais sans mention spécifique de la mémorisation. Professeur-formateur à la HEP Vaud, Eric Tardif attire l’attention sur les types de mémoire à l’œuvre à l’école. La technique utilisée pour les concours consiste à lier des informations inconnues à quelque chose de connu. En répétant cette association, elle s’inscrit dans la mémoire à long terme. Or à l’école, une autre mémoire est fondamentale, celle dite «de travail». «Cette capacité à manipuler et à retenir des informations sur une courte période, pour un calcul complexe ou retenir une liste de mots pendant qu’on vous parle, est limitée et spécifique à chacun, précise Eric Tardif. Avant de chercher à recourir aux techniques des mnémonistes, il faut surtout éviter de placer les élèves en situation de double tâche, en particulier ceux qui ont une mémoire de travail limitée.»

En matière de mémoire, on est encore loin de l’unanimité. Selon les mnémonistes, l’entraînement prodigué à leur cerveau retarderait le vieillissement cognitif. La thèse n’a semble-t-il pas été prouvée scientifiquement. Tout comme le rôle d’une bonne alimentation dans la préservation de la mémoire. Seule certitude: il faut bien dormir pour bien retenir. (24 heures)

Créé: 13.07.2015, 17h47

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A-t-on perdu la mémoire?

«L’homme qui se souvient de tout» postule que l’humain moderne ne sait plus mémoriser. Il n’en a plus besoin puisque le savoir se trouve tout le temps à portée d’un clic de souris ou dans son smartphone. Cette idée ne convainc pas nombre de scientifiques: «C’est un débat récurrent car nos connaissances changent, et nos capacités cognitives aussi, analyse Daphné Bavelier. Les travaux de la chercheuse Betsy Sparrow montrent que notre forme de mémoire est en train d’évoluer. On passe de la mémoire déclarative, qui consiste à retenir des faits, à la mémoire transactive, qui permet de savoir où trouver l’information. Ce n’est pas mieux ou pire, c’est simplement différent.» Par ailleurs, des recherches ont montré que même avant l’arrivée des nouvelles technologies, les groupes de personnes se formaient déjà des «méga-mémoires». Dans les familles, chacun détenait ainsi un savoir spécifique auquel les autres pouvaient faire appel. Enfin, l’impression que l’on mémorise moins proviendrait plutôt des situations récurrentes de multitâches: «Apprendre en écoutant de la musique est déjà une aberration neurologique», estime Stéphane Epelbaum.

A lire

«L’homme qui se souvient de tout»
Troels Donnerborg et Jesper Gaarskjaer
Ed. Premier Parallèle, 95 p.
Aussi disponible en ligne à l’adresse
www.premierparallele.fr

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