Sadomasochisme
Pourquoi «Fifty Shades of Grey» excite-t-il autant?
Par Laureline Duvillard. Mis à jour le 17.10.2012
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L'aventure sadomasochiste de l'étudiante en littérature Anastasia Steele et du chef d'entreprise plein aux as Christian Grey fait frémir des millions de lectrices. Avec 40 millions d'exemplaires (papier et numérique) écoulés dans le monde et des droits vendus à 45 pays, le premier tome de la romance sadomasochiste «Fifty Shades of Grey» (50 Nuances de Grey), se déclinant en trois volumes, jouit d'une popularité énorme en Angleterre et aux Etats-Unis. Et représente un véritable phénomène.
Fouets, boules de geisha et menottes s'arrachent, les sex-shops jubilent, Hollywood va s'emparer de l'histoire de la prude Anastasia, et Larousse se prépare à sortir un guide d'éducation sexuelle «50 nuances de plaisir». E.L. James peut se frotter les mains. Sa trilogie n'est de loin pas un chef d’œuvre de littérature, selon les experts, mais elle demeure un coup de maître commercial.
La pub avant tout
Une vierge effarouchée qui se fait initier à la sexualité par un milliardaire adepte de la fessée. Le scénario n'est pourtant pas inédit. Déjà au XVIIIe siècle, le marquis de Sade soulevait la jupe de blanches colombes. Une jeune fille qui aime un beau mâle torturé et inaccessible qui ne veut pas entendre parler de sentiments. Au XXIe siècle, le cliché, auquel E.L. James alias Erika Leonard a pris soin d'apporter un coup de fouet et une petite fessée, fait sourire, ou pleurer, c'est selon. Mais il rapporte.
«L'idée n'est pas nouvelle, si on pense notamment à 'Histoire d'O' ou 'Emmanuelle'. Ce qui fait que le succès est aussi important, c'est la bonne publicité autour de ce roman. Et le fait qu'il mélange sexe et sentiment. Lorsque ça parle uniquement de sexe, cela marche moins bien», relève le psychiatre et sexologue genevois Willy Pasini.
Du sexe, teinté de SM, mais qui ne vire jamais dans le hard. Une sexualité, donc, dans laquelle les femmes peuvent se projeter. «Avec le modèle exhibitionniste-voyeuriste, le modèle sadomasochiste soft est répandu dans les couples», remarque Willy Pasini. Selon le sexologue, le succès d'un scénario de ce genre ne représente donc pas une surprise. Car même si au centre des Etats-Unis on ne parle pas de ce type de pratiques sexuelles, on les expérimente.
Émancipation et vieux clichés
Le succès de «50 Nuances de Grey», trouve-t-il alors sa source dans la libération sexuelle? Enfin, la lectrice lambda, peut-elle lire ouvertement et sans honte l'expression de ses fantasmes? «Ce phénomène littéraire de masse, au style d'écriture banal, montre une libération sexuelle de notre société. Ceci est le résultat de la mise en cause du vieux féminisme égalitaire à la fin des années 1980 et de l’avènement de la 3ème vague de féministe. On va arrêter de chercher l'égalité à tout prix, même dans la sexualité, et on va accepter l'idée que les femmes sont plurielles. Et l'acceptation de cette différence a entraîné une grande diversification des orientations et des pratiques sexuelles», analyse le sociologue genevois Sandro Cattacin.
Si l'attirance pour ce roman témoigne d'une libération sexuelle, il montre également que les vieux modèles culturels ont la vie dure. La saga ne raconte pas l'histoire d'une domina qui piétine à coup de hauts talons un banquier à quatre pattes dans son donjon, mais bien celle d'une jeune vierge soumise à un homme plus âgé. «Pour qu'un roman ou un film marche, il faut que les personnes puissent s'y projeter. Les femmes qui apprécient ce livre retrouvent sans doute dans ce rapport de pouvoir quelque chose qui évoque leurs liens avec les hommes dans le quotidien. Car la sexualité reste traversée par des rapports de pouvoir, en défaveur des femmes», souligne Patricia Roux, professeure au Centre en Etudes Genre LIEGE, de l'Université de Lausanne.
Reste que le fantasme de la soumission, comme une vieille relique de siècles de domination, reste répandu parmi les femmes, selon le sexologue Willy Pasini. «Si les perversions sont plutôt masculines, le masochisme est plutôt féminin.» Et le roman de E.L. James met très gentiment en scène ce fantasme tout en faisant attention à légitimer les pratiques déviantes. «Le fait que l'héroïne soit une vierge permet de représenter une certaine pureté et de légitimer les pratiques sadomasochistes», relève Sandro Cattacin.
Ensuite, pour faire des ravages et émoustiller des millions de lectrices, il suffit d'ajouter à la fessée une grande louche d'amour et de conformisme. Car au final, tout est bien qui finit bien. (Newsnet)
Créé: 17.10.2012, 06h59
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