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Notre histoire 1961: l’antialcoolisme entre en littérature

Zoé vient de rééditer en poche «Sans alcool» d’Alice Rivaz.

Alice Rivaz (1901-1998), de son vrai nom Alice Golay, photo des années 30.
Alice Rivaz (1901-1998), de son vrai nom Alice Golay, photo des années 30.
DR

Avouons-le, c’est un peu jouer sur les mots que d’affirmer que l’antialcoolisme est entré en littérature avec «Sans alcool» d’Alice Rivaz. Ce titre est celui de la première nouvelle d’un volume qui en compte une quinzaine, publié par les Éditions de la Baconnière en 1961. Il est depuis quelques jours disponible en format de poche, réédité par Zoé à Genève. Cette première nouvelle et son titre sont pourtant les témoins d’une époque où la lutte contre les méfaits de l’alcoolisme était très active. Longtemps il n’y avait pas eu d’autres boissons que la bière et le vin pour distraire les gosiers assoiffés de la sempiternelle eau du robinet.

Sur les chantiers, dans les usines, lors des repas, l’alcool était partout. Avant les eaux minérales en bouteille, les sodas et les jus de fruits, c’est le coup de rouge ou de blanc, sans parler de l’eau-de-vie, qui s’impose sur toutes les tables. Des associations vont faire beaucoup de prosélytisme afin de changer les habitudes des buveurs. Notamment en ouvrant des restaurants sans alcool, dits de tempérance, établissements évoqués par la romancière suisse romande Alice Rivaz: «J’aime les restaurants. Bien entendu, je parle des Végétariens, des Sans-Alcool, car je n’ai jamais pénétré dans les autres. Maintenant, je n’oserais plus. C’est trop tard», lit-on dans «Sans alcool». Le personnage de cette nouvelle est une femme de 47 ans qui vit seule après la mort de ses deux parents et qui se laisse griser par une sortie au restaurant. Mais en ce temps-là, une femme honorable ne peut pas être vue seule ailleurs que dans un Sans-Alcool, refuge des gens modestes et comme il faut.

Couverture de «Sans Alcool» aux Éditions Zoé.
Couverture de «Sans Alcool» aux Éditions Zoé.
The Advertising Archives/Bridgeman Images.

«Je ne me souviens plus des détails de ce premier repas pris dans un restaurant, seulement de l’atmosphère créée par les tables serrées, les couverts proches les uns des autres qui obligeaient au coude à coude dans une promiscuité enfantine rappelant les réfectoires des orphelinats dont j’avais lu la description dans les livres. Il y avait aussi l’aspect rassurant des serveuses, qui ne ressemblaient pas du tout à des sommelières, mais à des nurses, des infirmières, dans leurs tabliers bleus à col blanc.»

Des serveuses aux allures d’infirmières confirment la vocation bienfaisante du restaurant sans alcool. Mais ce que le personnage de la nouvelle y recherche, c’est une rencontre, quelque chose de nouveau qui se passerait enfin dans sa vie, car elle s’étonne «qu’à l’âge où les femmes en sont à leurs derniers baisers, je n’aie pas, moi, connu encore mon premier baiser».

«Il y avait aussi l’aspect rassurant des serveuses, qui ne ressemblaient pas du tout à des sommelières, mais à des nurses»

Alice Rivaz, «Sans alcool»

Folle de cinéma muet

Ce personnage est très caractéristique de l’inspiration d’Alice Rivaz, qui s’est intéressée dans ses romans à des femmes de condition modeste malmenées par l’existence et par les hommes. Elle est née Golay, fille d’un militant socialiste vaudois de la première heure et d’une mère aux mœurs victoriennes. Un couple auquel elle a si peur de déplaire que lors de la parution de son premier roman, «Nuages dans la main», en 1940, elle troque à la dernière minute Golay contre le nom d’une commune du Lavaux: Rivaz. «R au début et Z à la fin, comme Ramuz», explique celle que le grand écrivain a encouragée à faire publier son premier manuscrit par la Guilde du livre.

Alice Rivaz est une spectatrice du cinéma muet, le seul qui existe lorsqu’elle est en âge de s’intéresser au septième art. Née en 1901, elle est adolescente avant 14-18 et jeune adulte dans les années 20. Le parlant se fera attendre encore plusieurs années. Les films de Vsevolod Poudovkine la fascinent et lui donnent envie d’adopter par l’écriture un langage avoisinant: «Dans «La Mère» d’après Maxime Gorki, un robinet goutte lentement dans un évier misérable; il fallait que je représente cela comme Poudovkine le montrait», raconte-t-elle dans le film de la série «Plans-Fixes» qui lui est consacré en 1986.

Lectrice des rares femmes écrivains de sa jeunesse, Marguerite Audoux ou Colette, Katherine Mansfield ou Virginia Woolf, Alice Rivaz s’est forgé un style littéraire très personnel, au service de l’émancipation féminine. Genève, où elle a passé toute sa vie de fonctionnaire au BIT, a donné son nom au Collège pour adultes et à une rue du quartier de Florissant. Elle repose depuis 1998 au cimetière des Rois.

Au temps de la tempérance

Aujourd’hui, les restaurants sans alcool sont plus rares que les végétariens, mais le combat des pionniers de la lutte contre l’alcoolisme a porté ses fruits. La consommation généralisée du schnaps au XIXe siècle, eau-de-vie de pomme de terre fabriquée le plus souvent à la maison et donnée à boire aux petits enfants pour les calmer, n’est plus qu’un souvenir folklorique.

La Madeleine, le dernier Sans-Alcool.
La Madeleine, le dernier Sans-Alcool.
BGE

Les apôtres de la tempérance sont passés par là, distribuant bibles et verres de jus de pomme sur les chantiers. Car les origines du combat contre l’ivrognerie sont religieuses. Ce n’est pas un hasard si le fondateur en 1877 de la Société suisse de Tempérance (du même mot anglais), plus connue sous le nom de Croix-Bleue, est un pasteur genevois. Louis-Lucien Rochat est inspiré très jeune par les ravages de l’alcoolisme en Grande-Bretagne et les efforts de l’Église pour y remédier.

Louis-Lucien Rochat (1849-1917).
Louis-Lucien Rochat (1849-1917).
BGE

Son «Cé qu’è lainô des buveurs relevés» est une curiosité qui en dit long sur l’aspect résolument chrétien et protestant de ce combat: «Un ennemi sans pitié, sans entrailles, De nos maisons franchissant les murailles. Allait partout, frappant jeunes et vieux, Tuant nos corps et fermant nos yeux.» Et plus loin: «Il nous rongeait comme une lèpre infâme, Il nous brûlait comme une impure flamme, Et sous ses coups, nous étions tous perdus Sans le bon Dieu qui nous a défendus.» L’abstinence devient un précepte suivi notamment par la Ligue suisse des femmes abstinentes, longtemps aux commandes de la buvette dite Crémerie du parc La Grange.

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