Abo50 ans après le putschLe Chili va enfin chercher les disparus de la dictature. Pourquoi si tard?
Le président Gabriel Boric va mobiliser des moyens pour retrouver la trace de plus de 1000 opposants au général Pinochet. Et tenter de briser le «pacte du silence» entre militaires.

«La justice a trop tardé.» C’est un Gabriel Boric visiblement ému qui a signé ce mercredi à Santiago du Chili le décret présidentiel adoptant pour la première fois un Plan national de recherches pour tenter de retrouver les restes de plus de 1000 personnes disparues sous la dictature du général Augusto Pinochet, entre 1973 et 1990. À quelques jours du 50e anniversaire du putsch militaire du 11 septembre, la démarche paraît aller de soi. Pourtant, elle divise encore profondément un pays qui ne s’est pas débarrassé de ses vieux démons.
«Aucun autre gouvernement n’a eu la volonté nécessaire pour faire en sorte que cette épreuve ne concerne pas seulement les proches, mais la société dans son ensemble et l’État, qui a fait disparaître nos proches.»
Le régime Pinochet a fait plus de 40’000 victimes, la plupart détenues et torturées. Nombre d’opposants ont été assassinés. Mais on est sans nouvelles d’au moins 1469 personnes, enlevées secrètement par des éléments du régime. Certains étaient dans le centre clandestin Simon Bolivar géré par la Direction nationale du renseignement (DINA), qui n’a laissé aucun survivant. Il a fallu attendre 2006 pour qu’un garde en révèle l’existence. Et c’est en juin dernier que la Cour suprême a enfin condamné 37 coupables.
Cinquante ans après le putsch, seulement 307 des disparus ont été identifiés grâce à des restes épars. Le régime Pinochet avait ordonné de faire disparaître les corps, jetés dans l’océan Pacifique ou encore incinérés. Il y a 1162 familles qui ne savent toujours pas ce qui est arrivé à leurs êtres chers. «Aucun autre gouvernement n’a eu la volonté politique nécessaire pour faire en sorte que cette épreuve ne concerne pas seulement les proches, mais la société dans son ensemble et l’État, qui a fait disparaître nos proches», a martelé Gaby Rivera, la présidente de l’Association des proches des détenus et des disparus, lors de la cérémonie de mercredi.
Impunité du général

Comment est-ce possible? Pinochet a certes remis le pouvoir aux civils en 1990, mais il est resté à la tête de l’armée jusqu’en 1998. Puis il sera arrêté à Londres et détenu durant un an et demi, le temps que soit étudiée une demande d’extradition vers l’Espagne afin d’y être jugé pour «génocide, terrorisme et tortures». Mais la justice britannique l’a laissé repartir au Chili, où il a bénéficié d’un diagnostic de «démence». Il est décédé en 2006 à l’âge de 91 ans sans avoir été inquiété par les tribunaux.
«Les militaires, encore puissants, refusent d’affronter le passé. Même les socialistes en ont fait un tabou.»
Après sa mort, son influence persiste longtemps. «Les lobbies de droite insistent sur le succès du modèle économique chilien (ndlr: mis en place par la dictature). Les militaires, encore puissants, refusent d’affronter le passé. Même les socialistes en ont fait un tabou. Et il n’y a pas eu de grand déballage national dans le cadre d’une Commission de vérité», énumère Marc Hufty, professeur à l’IHEID. Quant aux lois d’amnistie, elles ont longtemps empêché les juges de travailler. Depuis l’an 2000, la Cour suprême a tout de même prononcé 640 sentences et 17 juges planchent actuellement sur 1500 affaires.
Retour de la droite dure

Mais la droite dure a refait surface, emmenée par José Antonio Kast, un nostalgique du «gouvernement militaire» au sein duquel son grand frère fut ministre. En 2021, il est arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle, avant de s’incliner en décembre face à Gabriel Boric. En mai dernier, son Parti républicain a raflé 45% des sièges de l’Assemblée constituante et dispose d’une minorité de blocage.
Le Plan national de recherches lancé par Gabriel Boric va centraliser et numériser les données dispersées dans les agences gouvernementales. Il va financer un organe pour coordonner les investigations, là où les budgets ont toujours fait défaut. Reste un problème majeur: le «pacte du silence» entre militaires. «Mais certains peuvent être amenés à parler s’il se crée dans la société – et au sein de leurs familles – le sentiment que le temps est venu d’évoquer le passé», relève Elke Gryglewski, directrice du site de mémoire de Bergen-Belsen.
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