Passer au contenu principal

La sincérité fout le campÀ l’heure d’internet, l’ironie n’est plus ce qu’elle était

L’essai d’Alexandra Profizi analyse l’ambivalence omniprésente des discours tenus sur les réseaux sociaux.

Sur internet, même le fameux «like» peut prendre des teintes équivoques ou irrespectueuses.
Sur internet, même le fameux «like» peut prendre des teintes équivoques ou irrespectueuses.
DR

«Redouter l’ironie, c’est craindre la raison», disait Sacha Guitry. Alexandra Profizi cite évidemment le célèbre dramaturge dans son court ouvrage «Le temps de l’ironie», essai qui fait le point sur une disposition de l’esprit dominante à l’heure d’internet et des réseaux sociaux où sévit un second degré omniprésent, doublé d’un penchant pour la raillerie.

Dans son acception classique, l’ironie exprime un sens en décalage plus ou moins fort avec le propos littéralement tenu. S’exclamer «quel beau temps!» alors qu’il pleut des cordes en est un exemple qui se passe de commentaire. La tournure peut prendre des aspects et des nuances bien plus complexes, mais l’analyse d’Alexandra Profizi, principalement préoccupée par les pratiques des réseaux sociaux, ne relève pas de la définition technique, sujet déjà largement abordé par la littérature spécialisée.

La docteure en littérature comparée s’arrête plutôt sur l’usage massif de l’ironie, dans une gamme très large, allant de la fausse ingénuité au sarcasme huileux. Cette ambiguïté constante, quasiment en passe de devenir une culture du web avec ses codes, ses connivences, rend l’interprétation de certains messages fortement problématique. Faut-il considérer une saillie raciste comme la forme d’humour d’un troll ou comme la conviction prosélyte d’un extrémiste de droite? Sans indications contextuelles claires, il n’est pas toujours facile de se décider entre une interprétation littérale et une ironie comprise comme une constante distanciation avec ses propres énoncés, selon la règle qui veut que prendre du recul avec tout, même avec soi-même, se présente comme un sommet du «cool».

Le masque narcissique

Il va sans dire que cette ironie n’a plus grand-chose à voir avec la raison, mordante probablement, évoquée par Guitry, mais qu’elle ressemble plus à un réflexe de défense, une volonté – narcissique? – de se masquer dans une ère où tout ce que l’on écrit pourra être retenu contre nous. Fort de cette ambivalence du discours, il est toujours loisible de prétendre que l’on plaisantait, ce que ne manque pas de rétorquer le champion du genre sur Twitter, Donald Trump.

Passé le constat de ce nouvel ethos d’internet, Alexandra Profizi en pointe aussi la contestation, cette recherche paradoxale d’authenticité et de sincérité… sur des plateformes rompues à la dissimulation et à l’embellissement de soi: «Les réseaux sociaux nous poussent à créer une version standardisée de nous-mêmes, puis nous incitent à chercher comment retrouver notre moi authentique. Il semble donc que la version authentique de nous-mêmes que l’on recherche soit en réalité une version encore une fois fabriquée de toutes pièces.»

Certains cherchent à sortir de ce cercle vicieux, une mouvance que la chercheuse fait remonter aux années 1990 et à des écrivains comme David Foster Wallace, dont les descendants seraient les tenants contemporains de l’alt-lit, la littérature alternative anglo-saxonne, ou les blogueurs militant pour une vie plus transparente et plus saine. Pour l’instant, l’avantage semble encore largement dans le camp de l’ironie et de réseaux sociaux en caisse de résonance déformante à l’ambivalence certes ludique, mais aussi parfois toxique. Cet essai a le mérite de pointer certaines facilités de l’époque, cyniques et paresseuses.

Alexandra Profizi, «Le temps de l’ironie – Comment internet a réinventé l’authenticité», Éd. L’aube, 198 p.