AboAsile à GenèvePalexpo, village de fortune pour 600 réfugiés
Le centre d’urgence de la Halle 7 accueille autant d’habitants que la plus petite commune genevoise, entre promiscuité et punaises de lit.

Plus de 600 réfugiés vivent en ce moment dans la Halle 7 de Palexpo, reconvertie en centre d’accueil d’urgence, le plus grand de Suisse: 600 «habitants», c’est plus de 50 de plus que la population de Russin ou de Gy. La plupart de ces résidents y restent parfois plusieurs mois, dans des «chambres» de huit lits, sans murs, sans porte, sans plafond. Et sans intimité.
Mais comment s’organise le quotidien de la population d’un petit village, avec 35 nationalités, rassemblée dans une colocation géante sur 15’000 m2?
La porte de la Halle 7 s’ouvre sur une odeur de poulet grillé et un joyeux brouhaha: c’est mercredi, les enfants n’ont pas école et le repas de midi approche. Des rayons de soleil réchauffent tant bien que mal le gris omniprésent. Difficile de faire de ce hangar un lieu convivial, malgré les quelques dessins et photos reconvertis en papier peint. La faute aux normes de sécurité incendie. «À Noël, ça a été toute une histoire pour pouvoir mettre un sapin de Noël, confie Thierry Schreyer, le responsable du centre. C’est strict, mais c’est compréhensible.»
Si les effectifs ont longtemps plafonné à 400, depuis novembre, ils ont dépassé les 600. «Deux flux migratoires s’additionnent, rapporte Bernard Manguin, porte-parole de l’Hospice général. Les arrivées d’Ukraine, reparties à la hausse, et la migration «classique» qui ne faiblit pas. Nos capacités d’accueil sont saturées, alors que 2000 nouvelles places ont pourtant été créées en dix-huit mois (lire encadré).»
Offrir un minimum de vie sociale
La Halle 7 est divisée en deux parties, dont les accès sont régulés par des agents de sécurité présents 7 jours sur 7. La première salle est réservée aux familles et aux femmes seules – 400 personnes, dont une majorité de permis S d’Ukraine, et 177 mineurs (ndlr: la grande majorité a moins de 14 ans). La seconde partie héberge 226 hommes seuls – principalement des Afghans, Turcs, Iraniens et Syriens.
Deux parties distinctes, mais une même organisation spatiale: containers qui font office de buanderie, de salle d’études ou de repos, espace cafétéria avec des repas livrés par une entreprise externe, sanitaires, chambres constituées de grillages bâchés. Et une même promiscuité.
«Je ne peux qu’être d’accord avec ceux qui se plaignent du manque d’intimité, concède Thierry Schreyer. Impossible toutefois d’installer portes et plafonds pour des raisons de sécurité incendie. Nous mettons tout en œuvre pour limiter la durée de séjour ici, mais il faut pouvoir trouver des places dans d’autres structures. Nous essayons d’assurer que les besoins de base soient couverts et d’offrir un minimum de vie sociale. Mais avec 600 personnes, les défis logistiques sont nombreux.»

Outre des problèmes de vols et la lutte incessante contre les punaises de lit – dont le centre n’arrive pas à se débarrasser depuis octobre 2022 malgré diverses mesures –, le défi principal réside dans le relationnel. La cohabitation avec 150 enfants dans cet espace confiné est source de tensions, tout comme la vie à plusieurs dans un contexte de divergences culturelles et de parcours migratoires traumatiques.
Des conflits sont notamment apparus entre certaines communautés, nécessitant l’intervention de médiateurs de Caritas. «Tout n’est pas réglé mais de gros efforts ont été entrepris», indique le responsable du centre.
«En cas de problème de colocation, nous essayons de proposer une autre chambre, mais au vu du nombre de résidents, cela devient vraiment compliqué», relève Maria Lymar, commise administrative et traductrice-interprète.
La composition des dortoirs est devenue un vrai casse-tête, ajoute-t-elle, car «on essaie de tenir compte de différents critères – regrouper par culture ou par langue, éviter de faire cohabiter des communautés en conflit, etc. C’est un énorme travail.»

Barbershop et FC Palexpo
Les collaborateurs de l’Hospice, ainsi que des bénévoles et diverses associations s’évertuent à limiter l’apparition de tensions. Six assistants sociaux animent un espace de jeu destiné aux enfants; ils offrent aussi activités, médiation ou sorties aux petits comme aux adultes pour créer du lien, rompre la monotonie, voire désamorcer les conflits. Une équipe de foot, le FC Palexpo, a même été créée et s’entraîne sur des terrains prêtés par Le Grand-Saconnex.
Les résidents aussi s’organisent. Un coin de la partie «hommes» fait désormais office de Barbershop improvisé. Les multiples origines défilent sous les coups de ciseaux. Court sur le côté, long sur le dessus. Le salon improvisé a son pendant dans la partie famille, avec un service onglerie en plus. Un peu de normalité dans ce quotidien entre parenthèses.

«Ici, c’est toujours mieux que ce qui m’attend ailleurs»
La palissade grillagée de la chambre fait office de penderie improvisée pour quelques vêtements sur cintre. Karina, 25 ans, et Aleksandr, 31 ans, racontent avoir fui leur pays fin décembre avec leur fils de 2 ans et demi: «On a tenu longtemps, en ayant peur au quotidien – nous vivions près de la ligne de front. Lorsqu’on n’a plus eu d’eau potable, on a décidé de partir.»
Depuis deux mois et demi, ils habitent donc à Palexpo, dans une chambre qu’ils partagent avec une autre famille ukrainienne, de la communauté rom. Karina confie qu’il leur a fallu un temps d’adaptation. «Mais nous avons de la chance, nous nous entendons très bien avec nos colocataires. Chacun fait des efforts, c’est propre. Ce n’est pas partout comme ça.»
Ils se disent «reconnaissants» de l’accueil offert, louent la disponibilité des travailleurs sociaux du centre «toujours très à l’écoute» ainsi que les activités organisées pour les enfants. «Évidemment qu’on aimerait avoir notre propre chambre. Mais on est déjà content d’être ici, c’est rassurant de savoir qu’on peut rester à Genève.»

Mohammed, lui, n’a pas cette rassurante assurance. Le jeune homme de 19 ans ne détient pas de permis S et sa demande d’asile vient d’être rejetée. Il a fui la Sierra Leone en février 2023, après que sa tête a été mise à prix par la police pour avoir participé à une manifestation contre le gouvernement «durant laquelle on s’est fait tirer dessus à balles réelles… C’était soit je quittais mon pays, soit je finissais en prison – au mieux.»
Il a alors pris le chemin que bien d’autres ont emprunté avant lui, a embarqué pour la traversée de la Méditerranée qui a fait perdre la vie à tant d’autres, avant d’arriver à Lampedusa. Puis en Suisse, «parce que c’est un pays où on est en sécurité, et que je connaissais à travers son équipe de foot. Je suis fan de Sommer.» En regard du rejet de sa demande d’asile qui «condamne son avenir», les conditions de vie à Palexpo lui semblent être bien anecdotiques.
«Bien sûr que c’est difficile de vivre à huit dans ce dortoir, il y a du bruit tout le temps, même la nuit, l’endroit est froid, il y a des bagarres malgré le travail de la sécurité. Mais c’est toujours mieux que ce qui m’attend ailleurs.» Ses journées sont rythmées par les cours de français et les entraînements de foot. «Le soir, je cours dans le parc attenant à Palexpo. Ensuite, je rentre me doucher, je mange et je vais au lit. Et je prie pour pouvoir quand même rester en Suisse.»
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