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Exotisme vaudois (25/41)À pince ou à mulet, on arpente le «fort épouvantable» col de Jaman

Pendant des siècles, la terrible route du col a servi d’artère entre la Gruyère et la Riviera. Grimpons-y comme à l’époque, à la recherche des anciens chemins et du voyageur Lord Byron.

Entre Jaman et Les Avants, balade historique sur les traces du chemin muletier.
Entre Jaman et Les Avants, balade historique sur les traces du chemin muletier.
Marius Affolter

Pas besoin d’aller dans les plongeantes vallées de haute montagne pour retrouver des récits de cols vertigineux où chaque voyageur risquait sa vie. Sur l’arrière de la paisible Riviera, là où le touriste de passage va chercher quelques narcisses et clins d’œil de marmottes, passait autrefois un chemin vital pour l’économie de toute la région, sur de mauvais sentiers et malgré les mauvaises saisons.

Aujourd’hui oubliée ou presque, la route menant à la Gruyère par le col de Jaman a pourtant servi d’itinéraire privilégié pendant des siècles. C’est par là que descendirent les Bernois durant les guerres de Bourgogne, afin de contrer les Lombards et piller Vevey. Mais c’est surtout par là que passait le commerce de vin du Léman à destination des montagnes fribourgeoises et même bernoises (LL.EE. leur interdisant d’aller se ravitailler en Valais). Les montagnards descendaient de leur côté fromages et produits d’alpage à destination du marché de Vevey et jusqu’en France. Un intense trafic, qui n’était pas sans risque.

Hommes et bêtes dans le précipice

Le col, au XVIe siècle, est «grand et fort espouvantable», s’y ajoute «le précipice de Mustruz, au quel tombent et se perdent chaque an plusieurs bêtes chargées et les hommes même», décrit Mercator. Début XIXe, le pasteur Philippe Bridel assure que ça n’a pas trop changé. «La majeure partie du commerce du district se fait par cette route, pénible et mal entretenue, et les bottiers la tiennent pour transporter le vin sur les chevaux. Il est surtout à désirer que Montreux entretienne mieux un misérable pont de bois sur la Baye, au pied de Jaman, qui souvent emporté, force les voyageurs à rebrousser, ou à faire un long chemin». Les exemples réunis par l’Inventaire des voies historiques de Suisse (IVS) sont éloquents.

En réalité, la route du col, c’est un ensemble de chemins réservés aux chevaux et aux mulets, une grande route carrossable construite bout par bout, depuis le milieu du XIXe. Mais le sommet du col ne sera vaincu par une route moderne que peu avant 1910. À cette époque, le Montreux-Oberland et les touristes avaient de toute manière pris le pas sur les pauvres mules et leur cargaison.

La halte de Byron

De tout ça, il y a de jolis restes. Départ de la gare des Avants (style chalet, 1901). Prendre la route de la Poste, qui donne sur l’élégant Grand Hôtel. Réalisé en 1873-1874, ce souvenir de l’âge d’or du tourisme a remplacé une pension Dufour, à identifier probablement avec l’ancienne Auberge de l’Union au Mont d’Avant. Un débit pour poste et voyageur dont on peut citer au moins un hôte. Le 19 septembre 1816 s’y arrêtent un guide, une mule et deux chevaux de selle avec deux visiteurs. Ils y grignotent du poisson frit et du vin amené d’en bas, abreuvent les chevaux, puis repartent.

Ce n’est autre que Lord George Gordon Byron, qui s’apitoyait encore quelques jours avant sur le sort du prisonnier de Chillon. L’Anglais a mis deux heures depuis Clarens, par une route «très difficile», note-t-il sobrement.

Prendre immédiatement à gauche le bien nommé chemin de la Rampe et continuer tout droit. La route garde là son aspect du XIXe, étroite et solidement rivée dans la côte. Deux piliers signalent, plus haut, l’entrée dans l’alpage de Jor. C’est à la sortie qu’il faut choisir entre poursuivre sur la route moderne (à g.) ou descendre par le petit chemin pédestre qui conserve son caractère de chemin muletier, aménagé en rampe.

Dans tous les cas, il faudra franchir la terrible Baye de Montreux par un petit pont de pierre de taille. Aujourd’hui, c’est facile. Byron s’en souvient. «Nous sommes arrivés à un torrent, où on nous dit de passer rapidement, de peur que des pierres tombent.» Suivra, dit-il, une infinie ascension de marches en pierre et de petits chemins en bois, sans doute des passerelles.

Encore de nos jours, l’itinéraire, mal fléché, reste glissant les lendemains de pluie, et par endroits périlleux. Si vous passez par le chemin muletier, appréciez les sols pavés et les quelques marches épargnées par les racines et par le temps. Un joli bout subsiste après la cabane des scouts, en Baye. Poursuivre sur la pente, d’où nombre de tonneaux et de mules ont effectivement pu déguiller, en sachant que le passage exact du tracé original est perdu. Reprendre la route moderne, au sommet du premier raidillon, pour voir à quel point l’ancienne route pour diligence a été élargie et transformée. Rejoindre le chemin pédestre après le premier lacet. Il conserve quelques empierrements au sol, encore moins conservés. L’arrivée au col, de 1511 m d’altitude, reste toutefois majestueuse. C’est là qu’un facteur à pied venait encore, depuis Vevey, apporter la sacoche de courrier à son homologue fribourgeois au début du XIXe siècle.

Byron, lui, se souvient d’une vue sans fin vers la Saane ou la Sarine, et d’une bergère gardant là son troupeau. Il grimpa ensuite sur la Dent, manquant de trébucher sur les pierres, pour enfin regarder de haut le canton de Vaud «s’étaler comme une carte». On ne saurait lui donner tort.

De là, gagner l’arrêt de Jaman de la ligne Montreux-Rochers de Naye (1892), voire poursuivre jusqu’à Montbovon.