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Entre ruptures et extases
À Verbier, la musique classique sort de sa bulle

Mao Foujita, en transe, dans son récital à l’église de Verbier le 26 juillet 2023.
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«Destination of contrasts», proclame l’Office du tourisme de Verbier dans sa communication visuelle. Au festival qui anime la station valaisanne pour la 30e année, ce slogan n’est pas galvaudé, à l’image de la programmation de mercredi qui faisait le grand écart entre Bach et Gabriel Prokofiev, compositeur comme son grand-père Serge, mais surtout DJ et producteur de musique électronique.

Sans doute que Martin Engstroem trouverait cette journée très habituelle pour sa manifestation, avec ses master classes, sa succession de concerts à l’église, à la salle des Combins. On peut y sentir battre le pouls de la musique classique à son plus haut niveau: le Quatuor Ébène, Lucas Debargue et Lisa Batiashvili dans le redoutable «Concert» de Chausson; Mao Foujita, fulgurant pianiste au visage poupin transfigurant Chopin et Liszt, Mikhaïl Pletnev sur la grande scène dans Rachmaninov…

Parenthèse enchantée

À travers les sets de la série UNLTD en fin de soirée au club Taratata, d’autres styles de musique se fraient un chemin, réunissant un public très diversifié. Tout en soulignant le lien avec la musique classique, comme le fait Mari Samuelsen dans son exploration des musiques répétitives à travers les siècles. La violoniste norvégienne n’a pas manqué d’évoquer ses souvenirs de jeunesse quand elle fréquentait l’académie de Verbier il y a 20 ans.

Le Festival de Verbier a pu apparaître comme une bulle paradisiaque loin des contingences du monde, une sorte de parenthèse enchantée autant pour le public que pour les artistes qui apprécient de se retrouver une fois par an dans un cadre unique. Ce caractère privilégié est évidemment encore très présent dans la station, mais les turbulences géopolitiques actuelles s’invitent désormais à la table.

La blessure russe

La rupture consommée avec la Russie et avec certains artistes depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, en particulier de Valeri Guerguiev, directeur artistique de l’orchestre du festival pendant plusieurs années, a provoqué des blessures qui ne sont pas près de se cicatriser. Invité à s’exprimer sur le conflit actuel lors d’une causerie avec Dietmar Müller-Elmau, Ievgueni Kissine n’a pas mâché ses mots à l’encontre du président russe Vladimir Poutine, tout en stigmatisant la naïveté et la lâcheté des dirigeants occidentaux.

«Aimer Rachmaninov et Dostoïevski n’implique pas de soutenir le régime russe.»

Ievgueni Kissine, pianiste né à Moscou

Très au fait de la situation, le pianiste juif né à Moscou a quitté son pays en 1991 et n’a eu de cesse de dénoncer les crimes du Kremlin. Si sa position en faveur de l’Ukraine comme «rempart du monde libre» est sans équivoque, Kissine a clairement insisté pour ne pas mélanger politique et culture: «Bien sûr, les dictateurs le font. Ce sont pourtant deux choses différentes. Aimer Rachmaninov et Dostoïevski n’implique pas de soutenir le régime russe.» Très applaudi par un public cosmopolite, le pianiste a cependant très peu parlé de musique et de paix…

Le pianiste Lucas Debargue et le Quatuor Ébène dans le «Concert» de Chausson à l’église de Verbier, le 26 juillet.

Croisé dans l’après-midi après sa formidable prestation dans Chausson, Lucas Debargue fait aussi partie de ces artistes très conscients de leur responsabilité, souffrant énormément du piège qui s’est refermé sur la société. Le pianiste français révélé lors du Concours Tchaïkovski de Moscou en 2015 rapproche l’irresponsabilité des politiques face à la Russie de celle qui prévaut aussi face au réchauffement climatique, voyant dans les deux domaines un «point de rupture» déjà acté. «Je ne suis pas sûr que l’art peut changer les choses, sinon à titre préventif. Dans notre époque d’individualisme et de repli identitaire, nous manquons d’une force artistique d’universalité.»