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Interview autour de «L’intimité»Alice Ferney sonde l’art d’aimer (autrement)

La romancière française était au Salon du livre de Genève le 1er novembre pour y parler de son dernier livre, «L’intimité», qui vient de paraître chez Actes Sud.

Alice Ferney a beaucoup apprécié son passage au Salon du livre dimanche dernier. «J’ai trouvé les Genevois ouverts. Ils savent converser et acceptent de réfléchir sur des thèmes délicats.»
Alice Ferney a beaucoup apprécié son passage au Salon du livre dimanche dernier. «J’ai trouvé les Genevois ouverts. Ils savent converser et acceptent de réfléchir sur des thèmes délicats.»
Magali Girardin

Depuis toujours, l’intime captive Alice Ferney. La romancière française explore avec gourmandise les relations entre les sexes, le sentiment amoureux, le désir, le couple, l’envie d’enfant, et scrute sur eux les effets de la modernité. Auteure de «L’intimité», elle était à Genève à l’occasion du Salon du livre pour y présenter ce roman qui vient de paraître chez Actes Sud.

Vous avez participé au Salon du livre, qui s’est déroulé cette année dans des conditions particulières. Comment ça s’est passé?

Extrêmement bien. J’ai trouvé les lecteurs et auditeurs suisses très réactifs, très ouverts. Ils m’ont paru ne pas avoir peur de se confronter aux questions délicates de notre époque. En France, c’est complexe: il y a des gens qui ne veulent pas changer d’idées, donc qui refusent de réfléchir, qui caricaturent les positions alternatives aux leurs. Et puis il y a des gens qui ne veulent pas croire à la réalité de nouvelles pratiques – différentes formes de relations amoureuses, la question du genre, celle de la parentalité, la gestation pour autrui et ne se sentent pas concernés, alors qu’ils le sont, puisqu’ils vivent en société. Je sens un effroi qui est paralysant. Il me semble qu’en Suisse il y a moins d’affrontements idéologiques, de fractures binaires entre progressistes et conservateurs, qui figent le débat. À Genève j’ai senti le public prêt à converser.

Comment vivez-vous cette période de pandémie, concrètement?

Je suis très prudente, car nous habitons, mon plus jeune fils et moi, le même immeuble que mes parents, qui ont plus de 80 ans. J’ai trois enfants de 29, 25 et 20 ans. Ma fille aînée a décidé de se confiner dans notre maison du Sud-Ouest avec son copain. Mon fils est en Erasmus à Vienne avec l’école des Beaux-Arts, où les cours se poursuivent. Et le dernier, qui fréquente aussi une école d’art, va en classe pour les travaux pratiques. Personne n’a été malade pour l’instant.

Le confinement présente-t-il des avantages quand on est écrivain?

Le premier confinement s’est déroulé durant la fabrication de «L’intimité». Il y avait les épreuves à relire, beaucoup d’échanges avec mon éditrice, j’ai trouvé cette période très agréable pour travailler. Cette fois-ci, au lieu de courir les librairies pour la promotion du roman, je vais me remettre à écrire. Je sais déjà ce que je veux faire, mais en situation habituelle je réfléchirais jusqu’au mois de janvier avant de me lancer. Le début d’un livre, c’est le moment le plus difficile. J’aime prendre mon temps. Me mettre à l’écriture maintenant, ce n’est pas mon timing normal.

Vous réfléchissez comment? Et où?

Je réfléchis à partir à la fois du sujet (le thème, le motif qu’illustrera l’histoire) et de l’histoire (la forme anecdotique du sujet). Je fais de nombreuses lectures. Or j’aime lire hors de chez moi, dans de jolis endroits. Commencer un livre sous confinement, je ne sais pas ce que ça va donner.

Peut-on dire deux mots de votre prochain roman?

Sûrement pas! Je le garde secret. Je ne donne jamais à lire un manuscrit en cours, j’attends de ne plus pouvoir le voir en peinture! J’aime que le lecteur, mon éditeur en particulier, ait la surprise de la découverte. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il ne se situe pas dans le passé.

Comment fonctionne, chez vous, la mécanique de l’écriture?

Pour celui qui écrit, un livre en appelle un autre. L’envie d’essayer ce qu’on n’a jamais fait est forte, l’envie du changement. Par exemple, quand on s’est tourné vers le passé, on veut s’intéresser à l’avenir. Chaque fois que je finis un livre, je suis aux aguets d’un nouveau sujet. Et l’idée vient toujours, c’est étonnant, presque magique.

Alors peut-on parler en deux mots de votre prochain roman?

Sûrement pas! Je le garde secret. Je ne donne jamais à lire un manuscrit en cours, j’attends pour cela de ne plus pouvoir le voir en peinture! J’aime que le lecteur, mon éditeur en particulier, ait la surprise totale de la découverte. La seule chose que je peux dire, c’est que ce nouveau roman ne se situe pas dans le passé. Avec «Les Bourgeois», j’ai donné pour un moment. Le livre a nécessité un immense travail de documentation. Et puis l’époque que nous vivons fait beaucoup réfléchir.

«L’intimité» passe en revue sous forme de fiction divers aspects des relations homme/femme aujourd’hui. Qu’observez-vous?

J’ai commencé ce livre en janvier 2018, au moment de la vague #MeToo. Il débute à cette période-là, et le temps est marqué par les âges d’une petite fille qui naît au début du roman. On suit ce qui se passe dans la relation amoureuse, le couple, la parentalité. La rencontre du personnage masculin, Alexandre, avec sa seconde femme, Alba, se situe après #MeToo: il est un homme qui ne drague pas. J’ai imaginé une société dans laquelle les femmes, non seulement n’ont plus besoin de donner leur consentement, mais où ce sont elles qui expriment, ou pas, un désir. Alexandre tombe amoureux d’Alba sans savoir à quoi il s’expose. Redoutant une accusation de prédation, il attend que cette femme se déclare.

Un de vos personnages est résolument asexuel – il ou elle refuse toute vie sexuelle. Est-ce une tendance que vous remarquez?

À la source du livre, il y a le désir de parler de la gestation pour autrui et d’un concept nouveau, la stérilité sociale: vivre une sexualité qui n’est pas fécondante et, malgré ça, avoir un enfant artificiellement conçu. Il me fallait donc raconter l’histoire d’un couple qui veut un enfant sans avoir de relations sexuelles. J’ai remis à jour mes lectures sur le féminisme, qui dataient un peu, et découvert le mouvement d’asexualité, cette contestation du modèle traditionnel avec invention de nouvelles vies féminines.

Lorsqu’on se passe de sexualité, on enlève à la vie une part de violence, de rapt, de prédation, de désirs douloureux, c’est bien ça?

Oui, et plusieurs jeunes femmes ont trouvé intéressante cette idée d’adoucissement. Ça m’a fait réfléchir. J’ai compris qu’on ne parle quasi plus de l’essence prédatrice de la sexualité: elle suppose qu’on transforme, pour un temps au moins, l’autre en objet sexuel et qu’on accepte d’être l’objet sexuel de l’autre. C’est incontournable. On l’a oublié.

Autre violence faite aux femmes, la gestation pour autrui. Vous abordez l’épineuse question des mères porteuses sans juger, mais en mettant en garde contre certaines dérives.

J’aime bien les expressions «prédation procréative» et «prostitution gestationnelle». Car c’est exactement de cela qu’il s’agit. Quand j’entends qu’on s’extasie sur l’altruisme de la mère porteuse qui fabrique un enfant pour une somme dérisoire, je trouve nécessaire de rappeler que ces 30’000 dollars ne sont pas dérisoires pour elle. Elle a besoin de cet argent, sans quoi elle ne le ferait pas. Il y a contrainte financière. Si l’enfant n’est pas vivant ou pas viable, la mère porteuse n’est pas dédommagée. Ce qui prouve bien qu’on ne rémunère pas un service – comme le prétendent les militants favorables à la gestation pour autrui –, mais qu’on achète un enfant.

Vous pointez internet, qui joue un rôle crucial dans l’élaboration des désirs et fournit un catalogue de tous les possibles.

La Toile propose des options inimaginables sans elle et offre la réalisation de tous les fantasmes qu’elle a suscités. Ensuite les gens entrent sur un marché incroyablement bien organisé. Ce qui me frappe, c’est l’extraordinaire désacralisation de l’humain. On achète du sperme sur internet, comme si le sperme ne venait pas d’un homme et ne créait pas un être humain. À l’heure où presque plus rien n’est sacré, est-ce que nous n’y gagnerions pas à protéger la dimension sacrée de la procréation et de la maternité? Dans toutes les sociétés, donner la vie a toujours été quelque chose qui nous dépasse et nous grandit. Aux femmes de ma génération, on parlait beaucoup de la vie intra-utérine, du lien qui se forme à ce moment-là. Aujourd’hui, l’épigénétique en fournit les fondements scientifiques. On dirait que c’est balayé lorsqu’il est question de gestation pour autrui. Je trouve ça terrible.

La procréation médicalement assistée (PMA), c’est autre chose.

Absolument. Je n’ai aucune prévention contre des formes de famille différentes et suis tout à fait favorable à la PMA pour les femmes seules et les couples lesbiens. Je comprends la souffrance d’un couple homosexuel masculin qui ne peut pas avoir d’enfant. Hélas, le couple masculin se heurte à une limite infranchissable, car il est question de l’instrumentalisation de la vie de quelqu’un d’autre.

Dans «L’intimité», le personnage masculin, Alexandre, est au centre de l’histoire. Une façon pour vous de dire que ces questions ne concernent pas que les femmes?

Je ne veux pas éjecter les hommes du processus de l’enfantement, en effet. On suit dans le livre les pérégrinations d’un homme, Alexandre, à travers trois femmes: Ada, sa compagne, qui n’est pas une militante, mais qui profite des combats anciens, travaille et élève son enfant. Sandra, sa voisine et confidente, est une féministe déterminée et informée qui fait le choix de ne pas avoir d’enfant. Et Alba, avec laquelle il découvre les courants modernes dont les exigences peuvent paraître très singulières.

Quelle est la place de la question du genre dans tout ça?

Cette question est extrêmement intéressante à l’instant de la procréation. Car si l’on peut effacer la différence des sexes presque tout le temps, pas à ce moment-là. Être femme, c’est engendrer à l’intérieur de soi. Être homme, c’est engendrer à l’extérieur de soi. Tant qu’on n’a pas inventé l’utérus artificiel, cette différence est ineffaçable.

«L’intimité» par Alice Ferney, Actes Sud, 368 pages.