AboAlors que Moderna arrête à ViègeLa pharma sort du Covid avec la gueule de bois
La frénésie spéculative autour des fabricants de vaccins est retombée. Le spécialiste Hervé de Kergrohen évoque un «retour à la normale».

Symbole de la mobilisation industrielle contre la dernière pandémie, le site de Lonza à Viège est désormais celui de la fin de la bulle spéculative ayant entouré, durant près de deux ans, toute activité touchant à la santé.
Le complexe valaisan de composants biopharmaceutiques a appris il y a un mois que l'un de ses principaux clients, l'américain Moderna, allait progressivement y réduire la production de l'ARN-messager pour ses vaccins contre le Covid-19. Une douche froide, qui fait plonger de 20% ses actions en un mois. Son donneur d'ordre n'échappe pas au revers de fortune qui touche les rois de la dose de rappel. Les titres de Moderna ont perdu près de 80% depuis leur sommet de la fin 2021. Un déclin similaire a touché son rival allemand BioNTech – à l'origine du très profitable vaccin anti-Covid fabriqué par le géant Pfizer. Ce dernier a, de son côté, vu sa valeur décrocher de près de 50%.
«La frénésie spéculative a occulté la tendance au ralentissement de la croissance du secteur pharmaceutique», note Hervé de Kergrohen, vétéran du secteur de la biotech basé à Genève.
Lonza pleure Moderna
En début de semaine, Lonza a bien annoncé avoir décroché un nouveau client pour Viège – l'américain Vaxcyte, qui veut y produire des vaccins contre le pneumocoque. Mais dans les milieux financiers, le cœur n'y est plus.
«Les détails sur la marche des affaires n'étaient pas si importants [au regard des] effets de la fin du très profitable contrat Moderna – il générait 500 millions de recettes l'an dernier mais n'en fournira plus que 200 millions cette année et zéro l'an prochain», résume Mark Diethelm, spécialiste du groupe au sein de la banque Vontobel, au sortir d'une journée de rencontres avec la direction du groupe, mardi.
«Le contrat Moderna générait 500 millions de recettes, ce sera zéro l'an prochain.»
La frénésie retombée, nombre de groupes pharmaceutiques peinent toujours à décrire de façon claire ce que sera l'après-pandémie, une période durant laquelle ils vont réinvestir les milliards générés par les vaccins dans des projets qui ne rapporteront souvent rien avant des années.
Moderna et des concurrents testent ainsi l'ARN messager contre des cancers très spécifiques. «Ces traitements ne seront jamais portés par la même vague – déclenchée par la mobilisation exceptionnelle du gouvernement américain contre le Covid-19, qui a vu dans cette technologie un moyen de produire rapidement et à très large échelle un vaccin à moindre coût», remarque Hervé de Kergrohen.
Lassés par la «biotech»
Durant cette «bulle», qui a également balayé la valeur boursière de nombre de «start-up» de la biotech, «la seule erreur qu'il ne fallait pas commettre était de croire que cela allait durer», poursuit celui qui intervient en tant que conseiller de levée de fonds auprès de nombreuses PME du secteur.
Ce dernier cite notamment Idorsia, labo bâlois lancé par l'équipe d'Actelion – l'un des plus grands succès de la biotech en Europe – dont la valeur en Bourse oscille autour de 350 millions de francs, contre dix fois plus il y a trois ans.
«La seule erreur? Croire que cela allait durer.»
Selon ce dernier, «ce n'est pas une crise, plutôt un retour à la normale» d'un secteur ultra-réglementé, exigeant des efforts de recherche dépassant de loin ceux des mastodontes de l'internet. Et «dont les inévitables déceptions sur le plan scientifique reviennent soudain en mémoire», souffle celui qui préside notamment le conseil d’administration du labo alsacien Ateka-Tx. Le spécialiste y voit un «retour à des modèles d’affaires plus rationnels». Et évoque des sociétés «délaissées», comme la genevoise Obseva ou la belge BioSenic.
La déception des thérapies géniques
L'ancien praticien remarque un «retour en grâce des petites molécules pour traiter des maux plus répandus – comme la dépression ou les maladies liées à l’âge – contre lesquels il n'y avait plus réellement de progrès». Et ce, après des années dominées notamment par des thérapies géniques contre des maladies rares. «On est peut-être arrivé au bout de cette logique qui néglige trop les grands marchés, mais le régulateur doit travailler avec les pharmas pour y parvenir», estime Hervé de Kergrohen.
Le spécialiste remarque que bien des investisseurs «n'ont pas compris» que pour s'attaquer à une maladie très répandue, les labos non seulement dépensent des centaines de millions en recherche, mais également «s'attendent à des années dans le rouge, avec des dépenses marketing représentant souvent plusieurs fois leurs ventes».
Alors qu'en parallèle, l'industrie «reste très dépendante des décisions politiques», avec des «délais de protection intellectuelle qu'elle juge trop courts». Et «des procédures d'homologation des traitements expérimentaux toujours plus longues et coûteuses, comme on le voit dans l’Union européenne». Politique, long, coûteux? En clair, tout ce que les spéculateurs détestent.
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