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RencontreAndré Dussollier, le prince du swing sur mer

Escale genevoise et théâtrale pour André Dussollier, avant un retour au cinéma dans la suite de «Tanguy».
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André Dussollier promène son élégance avec désinvolture sur le pont du Virginian dans Novecento, esquissant quelques pas de swing, un sourire doux-amer au coin des lèvres. Ce rôle lui va comme un gant de peau adoucie par les ans. Le comédien est maître à bord de ce paquebot lorsque, avec ses quatre musiciens, il donne vie au destin de Danny Boodman T.D. Lemon Novecento, fantastique pianiste de jazz qui n'est jamais, de toute sa vie, descendu à terre.

Depuis 2014, l'acteur de Trois hommes et un couffin et de On connaît la chansonexulte au théâtre dans cette pièce qu'il a mise en scène d'après Alessandro Baricco et qui lui a valu le Molière du meilleur acteur en 2015.

Originaire d'Annecy, élevé à Cruseilles, André Dussollier n'avait pourtant jamais fait escale à Genève. Il a pris le Théâtre du Léman comme port d'attache lundi soir, offrant à son public une représentation au profit de l'ONG dont il est le parrain, 1-2-3 Action, qui assure l'accès à l'eau potable des populations défavorisées d'Afrique et d'Asie.

Avant d'emprunter la route de Lyon, où il joue Novecento aux Célestins jusqu'au 2 février, le formidable homme de théâtre et de cinéma a jeté l'ancre face au Jet d'eau le temps d'une conversation, avant d'embarquer sur la Mouette entre Pâquis et Eaux-Vives.

Un quartet de jazz vous escorte sur le «Virginian». La musique compte-t-elle beaucoup pour vous?

Elle prolonge ici l'émotion du récit. Au départ, Alessandro Baricco n'avait pas conçu Novecento pour qu'il y ait des musiciens en scène. Je l'ai convaincu que la musique pouvait être un personnage et prendre le relais. Or ça s'emboîte tout naturellement. Les morceaux qu'on entend – des standards du jazz – résonnent en chaque spectateur. J'aime interrompre les mots par l'image, le silence ou la musique, j'aime qu'on ne soit pas prisonnier du langage. Cela fait voyager davantage. Et puis le swing et le jazz m'entraînent… Je ne suis un professionnel ni de la danse, ni du chant, alors j'induis une complicité avec le spectateur: sur cette musique, il pourrait danser comme moi.

Passer sa vie sur une scène de théâtre ou un plateau de cinéma, est-ce comme vivre sur un bateau sans jamais descendre à terre?

Complètement. Comme Novecento, je vis dans un monde à l'écart du monde, un monde que j'ai découvert très tôt, à dix ans, alors que j'étais au lycée de Saint-Julien-en-Genevois. C'est une professeure de lettres qui nous a emmenés voir Poil de Carottede Jules Renard. Une révélation! Je ne savais pas qu'un tel lieu existait, où des acteurs en scène vivaient et disaient des choses librement, des choses qu'on ne disait pas chez moi. Tout m'a paru exaltant, plus vivant que la vie réelle.

Que jouer après un tel rôle?

Il y a plein de choses auxquelles je rêve. Mais il est vrai que ce Novecento qui vit sur son paquebot, s'amuse avec ses 88 notes et va peut-être beaucoup plus loin en restant sur son piano que s'il descendait à terre se mesurer aux autres et chercher sa place dans le monde, ce Novecento qui fait les choses comme il les ressent, me ressemble aujourd'hui.

Cela n'a pas toujours été comme ça?

Au début, quand on commence dans ce métier de comédien, on a envie d'exister, de se faire une place, il y a une bataille, on compose. Je l'observe avec mes enfants, qui ont tous deux choisi cette voie. J'essaie à présent de rester moi-même. Comme Novecento, j'aime la fantaisie, la légèreté. Quand les choses sont tristes, on ne s'appesantit pas, on traverse les moments douloureux avec conscience, humour et distance.

La profession vous a offert un Molière pour ce rôle. Une reconnaissance qui compte quand on a déjà trois César?

Cela m'a fait plaisir d'avoir un écho dans la profession pour un projet que j'ai conçu du début à la fin car au départ, ça n'a pas été facile. La preuve qu'il faut tenir bon, faire ce qu'on aime, et advienne que pourra! À part ça, une telle récompense ne change rien. Être comédien force à l'humilité, on est habitué à tout remettre en jeu à chaque spectacle, à chaque film.

Au cinéma comme au théâtre?

C'est pareil. Avec cette nuance que le cinéma, maintenant, c'est très difficile: la concurrence est énorme, chaque mercredi sortent dix-huit films, les gens privilégient l'histoire, les jeunes ne consomment plus les films en salle, les producteurs ne sont plus les mêmes, ils s'appellent Amazon ou Orange. Les disciplines artistiques sont soumises à des lois en pleine mutation, qui nous échappent.

Le théâtre un peu moins que le cinéma. Cela vous donne-t-il envie de vous centrer sur la scène?

Non, je ne laisserai pas tomber le cinéma. Je l'ai mis de côté ces derniers temps car jouer Novecento était trop fatigant pour mener les deux de front. En outre, j'ai eu un accident en jouant la pièce: je me suis pété les tendons en pleine représentation, j'ai été opéré puis immobilisé, dans l'incapacité de jouer pendant un an. J'ai donc juste tourné Chez nous ( ndlr: de Lucas Belvaux, avec Émilie Dequenne) et A fond( ndlr: de Nicolas Benamou, avec José Garcia). Je vais reprendre le cinéma cette année, j'aime bien varier les plaisirs. Mais je suis toujours content de voir que les gens ont besoin d'aller au théâtre, de partager des émotions en direct. Cette simplicité, cette vérité humaine, cette sensibilité dont on peut profiter ensemble sur le moment me réconfortent énormément. Au cinéma, on ressent les émotions en décalage avec le public. Le montage et la réalisation nous échappent. On joue, sur le moment, on a du plaisir, mais après, le film appartient au réalisateur.

Le cinéma, c'est plus flatteur pour l'ego…

Oui, la diffusion est bien plus large, évidemment. Lorsqu'est sorti Trois hommes et un couffin, qui a bien marché, je jouais dans un théâtre de 400 places et j'avais calculé qu'il me faudrait monter sur scène tous les soirs pendant cinquante-trois ans pour faire le même nombre de spectateurs!

Sur quoi travaillez-vous en ce moment?

Je suis à Lyon jusqu'au 2 février avec Novecento, puis je vais replonger dans le cinéma avec la suite de Tanguy, en compagnie de Sabine Azéma. Je vais aussi tourner une série pour la télévision avec le réalisateur genevois Jacob Berger, Cellule de crise, quelque chose de très haletant, en six épisodes, qui se déroule au sein du CICR.

Vous aurez 72 ans le 17 février. On dirait que vous n'avez jamais été vraiment jeune et ne serez jamais vieux… Êtes-vous atemporel?

(Rires) On a toujours cette impression à l'intérieur de soi! Les gens pensent peut-être cela car je garde une ligne, j'avance désormais en suivant mes envies, mes goûts, sans forcément me préoccuper du résultat car on ne le maîtrise pas. On ne peut jamais être sûr de plaire, il y a une part de risque. J'adore une petite phrase de Dubillard qui dit, en substance: «Il faut foncer sans réfléchir. Si vous vous apercevez ensuite que vous avez oublié votre parachute, tant mieux! C'est alors que vous ferez vos preuves.»

«Novecento» de et avec André Dussollier, Théâtre des Célestins, Lyon, jusqu'au 2 février, infos sur www.theatredescelestins.com.

Site de l'ONG parrainée par André Dussollier: www.123-action.org