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Huis closAnne Fontaine, par-delà l’uniforme

Dans «Police», elle s’est isolée avec trois policiers joués par Omar Sy, Virginie Efira et Grégory Gadebois.

«Je voulais un côté Bergman chez les flics, qu’on mise davantage sur l’intériorité que sur l’action.»
«Je voulais un côté Bergman chez les flics, qu’on mise davantage sur l’intériorité que sur l’action.»
Magali Girardin

Anne Fontaine, depuis 1992, est d’une régularité exemplaire. En un peu plus de quinze films, elle a abordé à peu près tous les genres tout en demeurant cohérente dans sa démarche. Refusant de se laisser enfermer dans aucune case, la voici, après «Nettoyage à sec», «Coco avant Chanel», «Les Innocentes», ou encore «Marvin ou la belle éducation», aux commandes d’un faux polar qui cache en réalité un exercice d’épure stylistique du plus grand intérêt. Avec en prime l’un des castings les plus improbables du moment. Rencontre.

Avez-vous casté les comédiens individuellement, ou avez-vous au contraire testé si Omar Sy, Virginie Efira et Grégory Gadebois étaient compatibles?

Il fallait qu’il y ait une alchimie à l’œuvre avec ce trio. Deux d’entre eux se sont imposés très vite. D’abord Virginie Efira, qui s’affirme de plus en plus comme une grande actrice. Je lui ai fait lire le scénario, elle l’a tout de suite aimé. Puis j’ai pensé à Grégory Gadebois. J’étais sûr que le personnage, avec ses règles, son uniforme, lui irait comme un gant. Ce comédien a une forme de génie. Il donne tout de suite une épaisseur à ceux qu’il incarne. Puis je me suis demandé qui pourrait être le troisième, cet Aristide un peu platonique. C’est là que j’ai rencontré Omar Sy, mais en dehors de tout casting, comme deux personnes qui se croisent. On a parlé de nos origines étrangères à tous deux. Moi de mon enfance à Lisbonne, lui de ses parents. J’ai eu une révélation sur sa douceur et sa fragilité. Il était mon personnage.

Et pour Peyman Maâdi, qui joue cet étranger qu’il faut reconduire à la frontière?

Mon producteur m’a fait regarder un film iranien dans lequel il jouait. J’ai été happée par son jeu. Bien sûr, je l’avais vu dans «Une séparation», mais dans ce film inconnu, il était incroyable. Je me suis dit qu’il pourrait jouer sans le poids des dialogues.

Vous avez répété avec tous ces comédiens?

Oui, mais individuellement. C’est un film où on voit trop de choses intérieures. Il était nécessaire de chercher avant, d’esquisser des choses.

Le film est tourné en studio?

Oui, avec la voiture coupée en deux pour pouvoir faire des plans. Ceux–ci étaient très construits. Mais je n’ai pas tourné avec deux caméras.

À quel moment avez-vous décidé de cette structure reflétant tour à tour le point de vue de chaque personnage?

Très tôt. Ce n’était d’ailleurs pas dans le livre. L’ensemble crée une proximité, une sorte de familiarité, même. À l’écriture, je réfléchissais constamment à la mise en scène. Auparavant, il m’est arrivé de réaliser des films avec des flash-back, mais ce n’est pas la même chose. Là, je voulais un côté Bergman chez les flics. On est davantage sur l’intériorité que sur l’action. En général, les flics, tels qu’on les voit dans les fictions à la télé, ne sont pas du tout comme ça.

Vous vouliez à tout prix marquer votre différence dans un genre extrêmement balisé, celui du polar?

J’avais en tout cas la volonté de faire quelque chose de différent avec une perspective sur la condition humaine. Il y avait ça chez Melville, d’ailleurs. Et puis j’avais d’immenses acteurs. Pour moi, Grégory Gadebois est de la trempe d’un Raimu.

Avez-vous rencontré des difficultés inattendues avec ce film?

Le fait de tourner treize nuits d’affilée sur des autoroutes, puis dans un avion, a été extrêmement dur physiquement. Quand on écrit, ça n’a l’air de rien. Et il a fallu inventer plusieurs lieux. Comme le centre de rétention. Ou le commissariat. Avant le film, je me suis passablement documentée. Je suis allée aussi quelques jours m’immerger dans un commissariat.

Vos films sont très différents les uns des autres. D’où vient cet éclectisme?

C’est parce que j’aime conquérir de nouveaux espaces. Sinon, tous mes films me ressemblent. Sinon, j’ai aussi une grande faculté d’adaptation. Cela vient de mon côté étranger. Je suis aussi à l’aise en Pologne qu’en Australie. À l’origine, je n’avais jamais imaginé faire de la mise en scène. J’ai été d’abord comédienne, puis j’ai écrit un premier scénario et l’ai fait lire à Jacques Audiard. Le film, qui s’appelait «Les histoires d’amour finissent mal… en général» a remporté le prix Jean Vigo en 1993.

Aimez-vous tous vos films?

Je n’aime pas beaucoup «Nathalie…». Et «Mon pire cauchemar» était amusant, mais sans plus. Je pense que ça me déprimerait de les revoir. Quant au prochain, il s’appellera «Présidents» et mettra en scène deux présidents au chômage. Jean Dujardin et Grégory Gadebois y tiendront les rôles principaux.