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Pionnière du photoreportageAnnemarie Schwarzenbach, l’impossible ailleurs

Le Centre Paul Klee de Berne consacre sa très belle exposition «Départ sans destination» aux photographies d’une voyageuse angoissée par la condition humaine.

Portrait d’Anne-Marie Schwarzenbach (1908-1942), femme de lettres suisse élégante et garçonne, avec son appareil photographique en 1939.
Portrait d’Anne-Marie Schwarzenbach (1908-1942), femme de lettres suisse élégante et garçonne, avec son appareil photographique en 1939.
Esther Gambaro, Nachlass Marie-Luise Bodmer-Preiswerk

Quel sens revêtaient pour Annemarie Schwarzenbach ces routes poussiéreuses se perdant à l’infini, ces lignes d’horizon aux distances comme des promesses? Dès les premières images de l’exposition «Départ sans destination» que consacre le Centre Paul Klee aux images de la Suissesse – 7000 conservées aux Archives littéraires – il devient évident que ses voyages en quête de lointain ne relevaient pas d’un simple désir d’exotisme, d’un appel vers des périples dignes d’une aventurière des années 30, rôle où sa postérité la signale pourtant assez souvent… La chaîne de montagnes de l’Elbourz, où elle met dans son viseur le sommet du Damawand, lui fait écrire et sentir «une fin du monde» tant l’imposant roc semble s’éloigner au gré de sa progression dans cette vallée perdue.

Une route filant à l’infini entre Ispahan et Shiraz, en Iran, saisie par la Suissesse en 1935.
Une route filant à l’infini entre Ispahan et Shiraz, en Iran, saisie par la Suissesse en 1935.
Schweizerisches Literaturarchiv, Schweizerische Nationalbibliothek, Bern, Nachlass Annemarie Schwarzenbach

Le parti pris du commissaire Martin Waldmeier est clair dès son titre – la «destination» d’Anne-Marie Schwarzenbach semble incertaine, si ce n’est compromise – mais les moyens mis en œuvre pour le suggérer sont aussi subtils que rigoureux. Car si les vues grandioses de la Perse, du Liban, de la Turquie ainsi que les petits tirages dûment collés sur des fiches qui montrent des nomades afghans, les ruines de Persépolis ou de Babylone (le professeur Jordan y est malicieusement saisi près d’une sculpture de lion pour donner une idée de l’échelle) évoquent une part de pittoresque, l’exposition ne laisse pas longtemps planer le doute sur les motivations de cette fille d’un riche industriel zurichois. L’intellectuelle littéraire mais engagée vit mal les années 30 marquées par la crise et la montée du fascisme dans une Europe «fragile et fiévreuse». «Folle», écrivait-elle.

Traversée de l’az-Zab al-Kabir, en Irak en 1935. La voiture n’est pas la Ford DeLuxe qu’Annemarie Schwarzenbach et Ella Maillart utiliseront pour leur voyage de 1939-1940.
Traversée de l’az-Zab al-Kabir, en Irak en 1935. La voiture n’est pas la Ford DeLuxe qu’Annemarie Schwarzenbach et Ella Maillart utiliseront pour leur voyage de 1939-1940.
Schweizerisches Literaturarchiv, Schweizerische Nationalbibliothek, Bern, Nachlass Annemarie Schwarzenbach

Pour cette femme tourmentée, en proie à la drogue, le voyage est parfois une occasion de se perdre. Ella Maillart en fera les frais pendant leur voyage commun jusqu’à Kaboul en 1939-1940 à bord de la Ford DeLuxe de Schwarzenbach, immatriculée GR 2111. Une épopée que la Genevoise racontera dans «La voie cruelle» (1947). Mais l’humaniste antifasciste qu’elle est (elle fonde la revue «Die Sammlung» avec les enfants Mann), déplorant la confiscation de valeurs séculaires par les nazis, s’embarque aussi pour élargir sa conception de l’universelle condition humaine et trouver des alternatives à des perspectives européennes très sombres.

Peu à l’aise avec son milieu familial ultraconservateur, elle n’hésitera pas, pendant la guerre, à critiquer durement la neutralité suisse beaucoup trop bienveillante à son sens vis-à-vis de l’Allemagne. L’essai où elle exprime ces vues ne sera pas publié, même si l’on peut dénombrer 300 articles de sa plume, surtout dans la presse helvétique.

«Cincinnati, Ohio, USA», 1936. Entre 1936 et 1938, Annemarie Schwarzenbach réalise plusieurs reportages aux États-Unis avec une sensibilité sociale marquée.
«Cincinnati, Ohio, USA», 1936. Entre 1936 et 1938, Annemarie Schwarzenbach réalise plusieurs reportages aux États-Unis avec une sensibilité sociale marquée.
Schweizerisches Literaturarchiv, Schweizerische Nationalbibliothek, Bern, Nachlass Annemarie Schwarzenbach

L’un des exemples les plus frappants que le Centre Paul Klee met en lumière s’affiche avec son travail aux États-Unis, effectué lors de deux séjours entre 1936 et 1938. La pauvreté rurale et les transformations industrielles s’y affichent avec aplomb, un sens de la frontalité du portrait. Annemarie Schwarzenbach avait-elle eu connaissance des images de Dorothea Lange et de Walker Evans quelques années auparavant? L’exposition le suggère en projetant des images de ces photographes mandatés par la Farm Security Administration pour documenter la Grande Dépression.

Même si les portraits de ses amis de la bonne société figurent aussi aux cimaises, ce reportage américain signale bien la capacité de la Zurichoise à s’emparer de thématiques sociales et politiques et à partir à la rencontre de ses «frères humains».

Le port de Massawa en Afrique orientale italienne, en 1939 ou 1940. Pour ses derniers voyages, Annemarie Schwarzenbach s’embarquait pour le continent noir.
Le port de Massawa en Afrique orientale italienne, en 1939 ou 1940. Pour ses derniers voyages, Annemarie Schwarzenbach s’embarquait pour le continent noir.
Schweizerisches Literaturarchiv, Schweizerische Nationalbibliothek, Bern, Nachlass Annemarie Schwarzenbach

Sans explications superflues, en juxtaposant les facettes visuelles des préoccupations inquiètes ou pleines d’espérance d’une femme revendiquant indépendance et orientation homosexuelle, les séries présentées à Berne – toutes d’une très belle facture, tant dans la composition que dans les lumières et les contrastes de leurs formats carrés – permettent de suivre visuellement la trajectoire d’une intellectuelle combative qui sait aussi faire parler les émotions dans ses prises de vue.

L’exposition restitue ainsi une Annemarie Schwarzenbach romantique et politique, femme emblématique des convulsions d’un XXe siècle qui n’a pas encore achevé sa globalisation, d’une génération perdue au milieu des lâchetés du temps, annonciatrice d’autres désillusions malgré sa foi en la beauté de l’humanité.

«Et puis – enfin la Suisse, les amis, la maison, Sils. Vous ne savez pas à quel point cela me manque après tant d’étrangetés dans le monde»

Anne-Marie Schwarzenbach dans une lettre à une amie datée du 24 avril 1942
Margot Lind, amie d’Annemarie Schwarzenbach, en 1936 à Sils, en Engadine, où sa famille possédait une demeure.
Margot Lind, amie d’Annemarie Schwarzenbach, en 1936 à Sils, en Engadine, où sa famille possédait une demeure.
Schweizerisches Literaturarchiv, Schweizerische Nationalbibliothek, Bern, Nachlass Annemarie Schwarzenbach

Berne, Centre Paul Klee, jusqu’au di 3 janvier 2021. www.zpk.org