Passer au contenu principal

Feuilleton à materAnya Taylor-Joy met échec et mat dans «The Queen’s Gambit»

L’actrice anglo-américaine épate sur l’échiquier Netflix dans la série du moment.

Anya Taylor-Joy, 24 ans, impose ce regard qui flingue les plus grands stratèges dans «The Queen Gambit».
Anya Taylor-Joy, 24 ans, impose ce regard qui flingue les plus grands stratèges dans «The Queen Gambit».
DR

Avec sa reconstitution impeccable des années 1950-1960 jusqu’au moindre col Claudine, «The Queen’s Gambit» charme d’abord par un classicisme aussi charmant que fallacieux. Une orpheline, rescapée du crash automobile où a péri sa mère, grandit en solitaire. Seules ses parties d’échecs avec le concierge de son triste pensionnat de jeunes filles la consolent. Beth Harmon finit par être adoptée alors qu’éclate son tempérament de championne.

Stratégie mutique gagnante

Le conte de fées se nuance de quelques ombres. Sa mère adoptive, bientôt larguée par son époux, ne voit d’abord en Beth qu’une mine de dollars faciles. Comme elle, Beth abuse volontiers des pilules magiques, une pratique d’ailleurs normalisée à l’époque. Alors que le scénario s’opacifie, l’actrice Anya Taylor-Joy oppose à l’adversité son minois impassible dans une stratégie mutique gagnante. À chaque coup du sort, la rouquine sort une parade, ne suggère la fêlure qu’en demi-teinte. La comédienne, époustoufle d’ailleurs, qui donne déjà envie de la revoir bientôt en Furiosa dans le préquel de «Mad Max» par George Miller, ou «The Northman» face à Björk et Nicole Kidman. Mais il y a plus encore.

Conseiller technique réputé sur cette entreprise minutée par le tic-tac des horloges, Bruce Pandolfini a conçu plus de 350 parties d’un niveau mondial tout en entraînant les acteurs à bouger avec justesse. Là encore, nul besoin de connaître la défense sicilienne pour apprécier la beauté de chorégraphies qui se répercutent dans la logistique même du scénario. Le réalisateur Scott Frank sait en restituer l’écho psychologique, et même à l’aveugle.

L’Américaine Beth Harmon face au maître russe Borgov dans «The Queen’s Gambit».
L’Américaine Beth Harmon face au maître russe Borgov dans «The Queen’s Gambit».
DR

Ainsi dans «The Queen’s Gambit», le jeu d’échecs devient un langage universel qui abat les frontières de classe sociale, et ce dès le départ, quand Beth, jeune fille de la bonne société, descend jouer dans la cave avec un ouvrier. Quand la championne voyage à travers le monde à la fin des années 1960, le jeu transgresse la politique. Russes et Américains se dévisagent en chiens de faïence, imposent à leurs champions espions et chaperons. Mais les joueurs se respectent par-delà l’échiquier des blocs idéologiques. Voir cette séquence cocasse encore, quand des dames vertueuses négocient leur sponsoring avec Beth contre un engagement chrétien public pour anéantir le communisme.

Duel de champions, d’amis-amants aussi, entre Beth (Anya Taylor-Joy) et Benny (Thomas Brodie-Sangster).
Duel de champions, d’amis-amants aussi, entre Beth (Anya Taylor-Joy) et Benny (Thomas Brodie-Sangster).
DR

En 1967, quand l’héroïne peut enfin rêver de consécration mondiale, la Reine doit aussi triompher de la mentalité étriquée de l’époque. Les mâles rôdent autour de cette atypique avec un paternalisme teinté de machisme, la plupart de ses contemporaines la regardent avec effroi ou admiration. Beth se forge une famille cependant chez d’anciens amants que la butineuse a consommés, un homosexuel, un immigré. Son unique amie est Noire, brillante intellectuelle que ses profs imaginent plutôt prof de gym. À ce stade, la fascination de «The Queen’s Gambit» dépasse de beaucoup les costumes et décors. Tout un art de la guerre s’y déploie en silence sur 64 cases.

«The Queen’s Gambit» («Le jeu de la dame»), distr. Netflix, 7 épisodes de 46 à 68’.