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L’Europe et Joe Biden«Arrêtons de penser que les États-Unis vont revenir en Europe!»

Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell espère renforcer la relation transatlantique, mais il plaide en faveur de l’autonomie stratégique de l’Union.

Depuis décembre 2019, l’espagnol Josep Borrell est le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et vice-président de la Commission européenne.
Depuis décembre 2019, l’espagnol Josep Borrell est le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et vice-président de la Commission européenne.
AFP

Si l’élection de Joe Biden à la Maison-Blanche est une opportunité pour se rapprocher des États-Unis, après quatre années de relations houleuses avec Donald Trump, les Européens ne se font pas d’illusion. Il n’y aura pas de retour à l’ère Obama. Pour Josep Borrell, haut représentant de l’UE aux affaires étrangères et vice-président de la Commission européenne, l’Union européenne doit renforcer son autonomie stratégique. Il a accordé mardi un entretien aux journaux partenaires de LENA.

Avec l’élection de Joe Biden, aurons-nous la même relation transatlantique que celle qui prévalait sous Barack Obama?

Vous savez, c’est sous l’ère Obama qu’a commencé le processus de désengagement des États-Unis de la scène européenne vers la scène pacifique. Barack Obama a été le premier président à ne pas accorder autant d’attention à l’Europe. C’était un bon ami, c’était une relation chaleureuse. Mais il se concentrait beaucoup sur la Chine et le Pacifique. Pour les États-Unis, la ligne de front n’est plus au milieu de l’Europe, mais dans le Pacifique. Et nous Européens devons accorder beaucoup plus d’attention à la zone indo-pacifique, nous devons renforcer nos relations stratégiques avec les pays de l’Asean (l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est). Longtemps, nous avons été le centre du monde, mais nous devons nous engager beaucoup plus avec des pays aux vues similaires aux nôtres mais très éloignés, comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les grandes démocraties de l’Asie du Sud-Est. C’est l’avenir de l’humanité, aussi du point de vue démographique. Arrêtons de penser que les États-Unis vont revenir en Europe, et allons dans l’Indo-Pacifique!

«Barack Obama a été le premier président à ne pas accorder autant d’attention à l’Europe.»

Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne

Avec Donald Trump, la relation de l’UE avec les États-Unis n’était plus automatique mais «à la carte». Qu’en sera-t-il avec Joe Biden?

Ce sera différent. Joe Biden nous considérera comme des amis, des alliés, des partenaires. Nous aurons une relation structurée, non pas au cas par cas, et nous essaierons de construire une nouvelle alliance. Mais nous nous devons d’être réalistes. Il y a eu de grands changements aux États-Unis et ils se poursuivront. Pour les États-Unis, l’Europe n’est plus un champ d’opération. Cela signifie que nous devons bâtir notre autonomie stratégique, prendre notre destin en mains. L’Union européenne arrive à l’âge adulte, après avoir longtemps somnolé sous le parapluie protecteur des États-Unis, en ce qui concerne sa défense. Mais l’autonomie stratégique n’a pas qu’une signification militaire. Elle concerne les technologies, l’industrie, le commerce, les télécoms, les flux migratoires. L’Europe doit être capable d’agir en défendant ses valeurs et ses intérêts, seule s’il le faut, avec ses alliés autant que possible.

«Nous nous devons d’être réalistes. Il y a eu de grands changements aux États-Unis et ils se poursuivront. Pour les États-Unis, l’Europe n’est plus un champ d’opération.»

Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne
Donald Trump en visite au siège de l’Otan à Bruxelles, le 11 juillet 2018. Sous sa présidence, le fossé entre les États-Unis et l’Europe s’est agrandi.
Donald Trump en visite au siège de l’Otan à Bruxelles, le 11 juillet 2018. Sous sa présidence, le fossé entre les États-Unis et l’Europe s’est agrandi.
AFP

Cela suppose un nouveau type de relation transatlantique. Qu’est-ce que les Européens ont à offrir aux États-Unis?

Nous sommes le meilleur partenaire et le meilleur allié qu’ils puissent avoir dans le monde. Nous devons continuer à avoir un partenariat solide avec les États-Unis, tout en étant capables d’utiliser nos propres ressources si nécessaire, sans avoir à demander le soutien des États-Unis. Sur la Chine par exemple, on doit pouvoir défendre nos intérêts car ils ne coïncident pas toujours parfaitement avec ceux des États-Unis.

Est-ce possible d’envisager une stratégie commune avec les Américains sur la Chine?

Nous n’avons pas attendu qu’il y ait une nouvelle administration pour engager un dialogue avec les États-Unis sur la Chine. J’ai eu des conversations avec le secrétaire d’État Mike Pompeo pour comprendre nos approches respectives. Donald Trump a eu tort de se lancer dans une guerre commerciale avec la Chine, une guerre qu’il n’a pas gagnée car le déficit commercial avec la Chine n’a pas diminué. Ceux qui en ont le plus soufferts sont les consommateurs américains. Nous allons discuter avec les États-Unis sur la façon d’équilibrer nos relations économiques avec la Chine. Je pense qu’il y aura un changement dans la forme, mais sur le fond, l’attitude envers la Chine est une question bipartisane aux États-Unis.

Joe Biden, alors vice-président de Barack Obama au siège de l’Union européenne le 6 février 2015. Josep Borrell espère tisser une nouvelle alliance transatlantique avec le nouveau président.
Joe Biden, alors vice-président de Barack Obama au siège de l’Union européenne le 6 février 2015. Josep Borrell espère tisser une nouvelle alliance transatlantique avec le nouveau président.
AFP

«Je pense que cette nouvelle administration comprendra que changer l’accord, sur le nucléaire iranien est très coûteux. Grâce à cet accord, aujourd’hui, l’Iran n’est pas une puissance nucléaire.»

Josep Borrell

S’agissant de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran, un retour des États-Unis est-il réaliste?

Je pense que cette nouvelle administration comprendra que changer l’accord, juste pour le plaisir de changer l’accord, est très coûteux. Aujourd’hui grâce à cet accord, l’Iran n’est pas une puissance nucléaire. Mais l’accord ne portait pas seulement sur le nucléaire. Les Iraniens s’attendaient à recevoir des contreparties économiques, pour avoir arrêté leur programme nucléaire. Et ils ne les ont pas eues. Pour relancer le processus, il faut que les deux parties s’entendent sur le fait que l’accord est réciproque. Nous avons défendu l’accord, mais nous n’avons pas été en mesure de sauver la partie économique. De fait, l’Iran s’est demandé pourquoi il devait respecter ses obligations, si nous ne remplissions pas les nôtres. Il ne s’agit pas seulement de dire: «J’abandonne l’accord et j’en construis un autre». Il a fallu douze ans pour conclure cet accord.

Sera-t-il plus facile d’envisager une coopération dans la lutte contre la pandémie du Covid-19 avec l’administration Biden?

Il y aura une grande différence. Jusqu’à maintenant, on avait une administration qui refusait d’admettre que nous faisions face à un véritable danger. C’était une administration négationniste: d’abord le problème n’existait pas, puis ensuite il n’était pas si grave, et après la bataille était gagnée. Malheureusement, le problème existe et la bataille n’a pas été gagnée, ni aux États-Unis, ni en Europe. Le point de départ sera complètement différent avec Joe Biden, il a été très clair.

1 commentaire
    René B.

    Ces dernières décennies les anglo-saxons nous ont apportés que des catastrophes en commençant par la guerre en Afghanistan et en Irak, ensuite les subprimes , le Brésil et Trump. Cela sent la fin de règne commencé avec l'empire britannique et poursuivi par les États-Unis après la seconde guerre mondiale. Le problème c'est que le monde a horreur du vide donc la perspective n'est pas vraiment joyeuse.

    Et penser que ce n'est pas les nazis, ni les russes , ni les chinois qui ont réussi cet exploit mais bien les réseaux sociaux avec leurs fake news.