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Déjà vingt ans dans un marché de nicheArt&fiction, la petite maison d’édition qui voulait vivre centenaire

Laboratoire éditorial avec un pied à Lausanne, un autre à Genève, l’association à la tête d’un catalogue de 350 titres collectionne l’art qui génère des histoires. De quoi fêter deux décennies avec un programme un peu fou!

Une quinzaine de personnes gravitent au quotidien autour des éditions art&fiction dont  (de g. à dr) Véronique Pittori, Stéphane Fretz, Marie Pittet, Philippe Fretz et Christian Pellet.
Une quinzaine de personnes gravitent au quotidien autour des éditions art&fiction dont (de g. à dr) Véronique Pittori, Stéphane Fretz, Marie Pittet, Philippe Fretz et Christian Pellet.
Odile Meylan 

L’un dit oui, l’autre non. Assis autour d’une table qui ne sera jamais aussi longue que les conversations qu’elle a dû entendre, sur l’art, la littérature, l’édition, la création, Stéphane Fretz et Christian Pellet rigolent. Si leurs réponses sont diamétralement opposées, la question était pourtant la même pour les deux fondateurs d’art&fiction. Basique! Leurs éditions ont déjà 20 ans et, dès samedi, elles s’octroient même un nouveau coup de folie pour faire la fête pendant trois mois entre Lausanne, Genève, Sion, Martigny et Paris avec un festival gratuit d’événements interdisciplinaires. S’attendaient-ils à une telle longévité? «On s’était fixé de devenir centenaire!» On est dans un atelier où l’air circule, libre, explorateur, le ton est badin. Il le reste, noyant dans une joyeuse neutralité autant de passion que de sérieux.

«On s’était fixé de devenir centenaire!»

Christian Pellet, cofondateur des éditions art&fiction

En partant sans un sou vaillant, des statuts jetés sur un bout de papier et un plioir à papier pour premier achat, vingt ans dans le monde de l’édition quand on ne cesse d’entendre parler de la crise du livre, c’est déjà quelque chose. Vingt ans à éditer des livres 100% suisses dans un marché de niche qui ne s’accorde pas sur sa propre définition, en est encore une autre. Qu’est-ce qu’un livre d’artiste? «Vaste question», tempèrent les deux fondateurs avant de se retrouver sur un périmètre qui leur plaît bien: «C’est un état d’esprit! Mais vous vous imaginez arriver chez un libraire pour lui demander où se trouve son rayon «état d’esprit»? Il faut donc admettre un certain flou, le livre d’artiste ne rentrant pas vraiment dans les cases.»

Un livre qui se lit comme un leporello, un autre comme des billets de tombola: les jeux sur la forme font partie des possibles du livre d’artiste.
Un livre qui se lit comme un leporello, un autre comme des billets de tombola: les jeux sur la forme font partie des possibles du livre d’artiste.
Odile Meylan

Des billets de tombola!

Passée par le laboratoire art&fiction, leur production financée à deux tiers par des subventions et un tiers par les recettes est même allée jusqu’à prendre l’air dans une bataille navale, sur un plateau de jeu de l’oie ou dans un chapelet de billets de tombola. «On s’était fait cambrioler par des gens très futés qui avaient trouvé notre caissette mais qui n’avaient volé aucun livre, ça nous avait frappés. Un peu déçus aussi, plaisante Christian Pellet. Et on avait fait cette tombola pour réunir de nouveaux fonds. Ce qui avait bien marché.» Comme quoi le jeu peut aussi se prendre très au sérieux dans un livre. «Parce qu’on est amené à jouer avec le regard et les mains du lecteur, complète Stéphane Fretz. On manipule de la matière et tout est création et recréation permanente.»

«Vous vous imaginez arriver chez un libraire et lui demander où se trouve son rayon «état d’esprit»?»

Stéphane Fretz, cofondateur des éditions art&fiction

Sans doute ce qui fait que le débat court depuis des décennies, formalisé par des historiens de l’art dont plusieurs font remonter les origines de la version contemporaine du genre à 1963, date de la publication de «Twentysix Gasoline Stations» d’Edward Ruscha, une suite de photos noir-blanc de stations d’essence désertes. L’ouvrage est mal perçu, on lui reproche son manque d’informations, «collection de faits et de ready-made» pour son auteur, il était sorti du cadre. Depuis… entre un livre objet, un ouvrage réalisé de manière artisanale, une création littéraire d’un plasticien, une suite d’images sans parole ou encore geste éditorial artistique, tout est possible pour exploser le cadre. «Et nous avons encore corsé les choses, ajoute Stéphane Fretz, dès qu’on s’est mis en tête de diffuser notre catalogue dans les librairies. Quelle pouvait être sa place? Au rayon art, sur celui de la littérature, des essais, des essais sur l’art?»

Élargir le cercle

Passons donc sur le débat. Chez art&fiction – un noyau associatif d’une quinzaine de fidèles - la définition du livre d’artiste s’enrichit au fil d’un catalogue comptant 350 titres, dont certains collectifs, pour… 800 auteurs. «C’est énorme!» Christian Pellet est le premier étonné. Mais le réseau est là, des amis des amis, des signatures des débuts, un Prix suisse de littérature avec Laurence Boissier et son «Inventaire des lieux» publié en 2015 comme de nouvelles voix venues parfois des écoles d’art ou d’ailleurs.

«C’est vital, appuie Stéphane Fretz, tout se fait par capillarité. Ce qui ne nous empêche pas de recevoir des propositions de personnes avec lesquelles nous n’avions pas de lien, comme Dominique Angel, 80 ans, un ancien du mouvement support/surface. Il nous a envoyé son manuscrit et on a croché sur sa description du quotidien d’un artiste à Marseille avec un regard sur le monde de l’art et un sens de la dérision intelligente. Il avait toutes les qualités pour nous séduire, ce qui veut dire que l’écriture importe, oui, mais ce n’est pas capital.»

De là… à conclure qu’un livre d’artiste est forcément un livre d’images serait erroné. Parmi la quinzaine de sorties annuelles, art&fiction publie aussi des catalogues d’exposition, des essais sur l’art, des récits d’artistes, des monographies avec le souci de l’image qui imprègne sans être forcément visuelle. Avec le souci, aussi, du lecteur et d’élargir le cercle.

Samedi 22 août: vernissage dès 11 h du premier événement du Festival XXaf à Sion aux Dilettantes avec l’interprétation par Genêt Mayor de plusieurs livres aux éditions art&fiction.

Les éditions art&fiction possèdent plusieurs collections dont Re:Pacific
Les éditions art&fiction possèdent plusieurs collections dont Re:Pacific
Odile Meylan