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Bande dessinéeAtrabile, éditeurs de fortes têtes

Benoît Chevallier et Daniel Pellegrino publient une ribambelle d’auteurs à la personnalité bien affirmée.

Daniel Pellegrino et Benoît Chevallier, associés à la tête d’Atrabile.
Daniel Pellegrino et Benoît Chevallier, associés à la tête d’Atrabile.
Laurent Guiraud

Dans le monde de la bande dessinée indépendante, ils sont connus comme le loup blanc. Cofondateurs des éditions Atrabile en 1997 avec Maxime Pégatoquet, les Genevois Benoît Chevallier et Daniel Pellegrino publient des auteurs à la personnalité graphique bien affirmée. À travers des albums à la présentation soignée, ils ont défriché une pépinière de talents locaux, de Peggy Adam à Pierre Wazem, en passant par Frederik Peeters, Alex Baladi, Ibn Al Rabin, Tom Tirabosco, Isabelle Pralong ou Nadia Raviscioni. Rayon international, ils suivent depuis belle lurette le Norvégien Jason et l’Italien Manuele Fior, entre autres. Autant de références qui les propulsent régulièrement aux avant-postes des palmarès de nombreux festivals BD.

Peggy Adam, «Les sales gosses». Un des fleurons du catalogue Atrabile.
Peggy Adam, «Les sales gosses». Un des fleurons du catalogue Atrabile.
Ed. Atrabile

À leurs débuts pourtant, les deux associés furent parfois fraîchement accueillis quand ils venaient déposer leurs livres en noir et blanc dans certaines librairies genevoises. «On se trouvait à contre-courant d’une certaine vision de la bande dessinée», se souviennent Chevallier et Pellegrino, rencontrés à l’intérieur des locaux qu’Atrabile partage avec un atelier de graphistes, dans le quartier de Saint-Jean. À la fin des années 90, la majorité des éditeurs BD privilégient la grande aventure, avec des formats et une pagination immuables. Pas le genre de nos deux lascars, attirés par l’intimisme, l’onirique et l’expérimental. «On avait envie de sortir des sentiers battus, influencés par ce qui se passait alors aux États-Unis et au Canada dans la BD alternative.»

Pointus mais accessibles

Rejetant les carcans, le duo trouve sa voie à travers des ouvrages qu’il qualifie de «pointus mais accessibles». Un pied dans la recherche, l’autre dans le narratif, les boss d’Atrabile profitent de l’énergie créatrice caractérisant Genève au tournant des années 2000. «Il se passait toujours quelque chose. Un véritable bouillonnement entre concerts et événements artistiques de toutes sortes.» Les deux compères se partagent les tâches, Benoît Chevallier s’occupant davantage de l’aspect graphique et Daniel Pellegrino de l’organisation. Aujourd’hui, leur équipe se compose de quatre personnes.


Entre eux, pas de lézard. Depuis leur rencontre à l’âge de 18 ans au Paradoxe perdu – «une librairie foutoir de la rue des Étuves» – les Atrabile boys partagent le même intérêt pour la BD, la science-fiction, le cinéma et les jeux de rôle. Ensemble, ils ont œuvré pour l’éphémère magazine «Sauve qui peut», créé par les éditions genevoises AtoZ, Chevallier comme dessinateur, Pellegrino en tant que rédacteur. «La revue partait tellement dans tous les sens que cela nous a servi de contre-exemple, afin de ne pas commettre les mêmes erreurs.»

«Pilules bleues», le best-seller

«Pilules Bleues» s’est installé dans la liste des incontournables chez les libraires.
«Pilules Bleues» s’est installé dans la liste des incontournables chez les libraires.
Ed. Atrabile

À la terrasse d’un café, ils se mettent d’accord sur les objectifs d’Atrabile: promouvoir en priorité les dessinateurs locaux. Rapidement, ils publient leur premier album, «Fromage confiture», de Frederik Peeters. L’auteur de «Lupus», rencontré par Chevallier au collège, va devenir un de leurs fers de lance. «Pilules Bleues», son roman graphique évoquant la séropositivité au quotidien, s’impose comme un best-seller. «Un long-seller, corrigent-ils. On en vend encore 2000 à 3000 exemplaires chaque année, et le livre s’est installé dans la liste des incontournables chez les libraires.»

Album phare au même titre que «5000 kilomètres par seconde» de Manuele Fior ou «Ted drôle de coco» d’Émilie Gleason, «Pilules Bleues» (50’000 à 60’000 exemplaires écoulés) ressemble à l’arbre qui cache la forêt. «Pour nous, une bonne vente tourne autour de 5000 exemplaires.» Pas de quoi rouler sur l’or.

Situation tendue

Habitué à avancer sur une corde raide, Atrabile a connu bien des turbulences. Dont une grave crise financière en 2013, qui a failli contraindre la petite structure genevoise à mettre la clé sous la porte. Maintenue à flot par une association et par une aide financière de la ville de Genève, la maison d’édition de Chevallier et Pellegrino a survécu. Aujourd’hui, Atrabile est subventionné par le canton. «Cela nous permet de fonctionner en tant que véritable entreprise culturelle.» Pour autant, la situation reste tendue. La crise induite ce printemps par le coronavirus n’a rien arrangé. «Il nous manque 50’000 francs pour finir l’année. Ça va être chaud. On va s’en sortir, mais on ne sait pas comment…»