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Exotisme en Suisse (6/41)Au Bürgenstock, le luxe des hôtels et le panorama n’attirent pas que les milliardaires

Sur cette montagne à cheval sur les cantons de Lucerne et de Nidwald, on peut goûter aux à-côtés du tourisme de haut standing comme pique-niquer au sommet du plus haut ascenseur d’Europe. À découvrir sans préjugés.

De l'ascenseur qui aboutit au sommet du Bürgenstock, la vue est époustouflante.
De l'ascenseur qui aboutit au sommet du Bürgenstock, la vue est époustouflante.
Jean-Guy Python

Dans le vallon parsemé de fermes d’alpage situé juste derrière la crête du Bürgenstock, montagne de 1128 mètres d’altitude tombant à pic dans le lac des Quatre-Cantons, résonne le bruit des motofaucheuses. C’est la saison des foins, et Nik Amstutz coupe l’herbe grasse sur le Hof Obermisli, domaine propriété de sa famille depuis quatre générations.

Juste derrière, à flanc de coteau, se dresse un long et imposant bâtiment moderne, le Waldhotel Health & Medical Excellence, avec ses 160 chambres et son spa branché sur la convalescence de malades fortunés. Il fait partie du Bürgenstock Resort, un ensemble de palaces et d’hôtels cinq étoiles qui attirent la jet-set et les milliardaires de toute la planète.

C’est que, là-haut, vie rurale et tourisme de luxe se mêlent depuis près d’un siècle et demi, faisant du Bürgenstock, montagne pourtant plus modeste que le Pilatus ou le Rigi, l’une des destinations touristiques les plus réputées de Suisse, à cause de son panorama époustouflant sur presque l’entier du grand lac de Suisse centrale.

Pionniers du tourisme

Tout a commencé en 1871, lorsque deux fils de paysan obwaldiens devenu entrepreneurs achètent l’alpage Tritt, au sommet du Bürgenberg. Le tourisme naissant ayant déjà fait la renommée du Rigi, Franz Josef Bucher et Josef Durrer veulent y ériger un grand hôtel. Pour ce faire, ils construisent une route et dynamitent les rochers de la longue crête, afin d’offrir la plus belle vue sur le lac des Quatre-Cantons. L’établissement, inauguré en 1873, accueille bientôt les nobles et les voyageurs les plus fortunés d’Europe. On va même chercher des chevaux en Hongrie pour y conduire les clients en calèche.

Mais la route est tellement fréquentée qu’elle se dégrade. Les associés décident alors de construire un funiculaire, qui sera le premier de Suisse à fonctionner à l’électricité. Il est inauguré en 1888, année qui voit la construction d’un deuxième établissement, le Park Hotel. Le site, rebaptisé par les propriétaires Bürgenstock, offre alors 340 lits, avec toutes les commodités allant du billard à la bibliothèque, du court de tennis au télégraphe. En 1897, le patriarche Bucher, dont la famille a repris seule la gestion des lieux, fait construire une chapelle.

Un mariage célèbre

C’est dans cette minuscule église, lors du deuxième âge d’or du Bürgenstock, que l’actrice Audrey Hepburn convole en justes noces avec Mel Ferrer, en 1954. Comme d’autres célébrités, l’interprète oscarisée pour «Vacances romaines» est tombée amoureuse de ce roc enchanteur et y loue un chalet. Il faut dire que le patron du Bürgenstock, l’hôtelier Fritz Frey, a su y faire pour attirer, dans les années 1950-1960, le gratin de Hollywood et de la politique internationale.

Mais bientôt les vieux palaces ne font plus recette. En 1996, la Holding Frey vend un Bürgenstock endetté pour un franc symbolique à l’UBS. Le salut viendra de l’étranger. En 2008, un fonds souverain du Qatar devient propriétaire unique de ce site de 60 hectares. Ce dernier investit 550 millions de francs dans la reconstruction des hôtels, un chantier qui dure dix ans. Son fleuron est le Bürgenstock Hotel et Alpine Spa, qui offre une architecture aux lignes épurées, avec piscine extérieure à débordement suspendue face à un panorama à couper le souffle. Il paraît que des stars y reviennent, mais la mode n’est plus au tapage médiatique. On privilégie la discrétion et la protection des données.

Des Arabes aux fraises

Notre paysan lui aussi y a ses entrées. Pas en limousine, mais à vélomoteur. Pas pour dormir dans une suite à 1000 francs la nuit, mais comme technicien de la sécurité, un job qu’il exerce à 60% depuis 2015, pour compléter ses revenus. «C’est vrai que deux mondes se côtoient, là-haut. Mais chacun respecte l’autre. Je connais la plupart des 800 employés qui y travaillent, et de tout temps nous, les agriculteurs, avons livré du lait et du fromage aux hôtels», raconte Nik Amstutz.

«C’est vrai que deux mondes se côtoient, là-haut. Mais chacun respecte l’autre»

Nik Amstutz

Aujourd’hui, il y livre une partie des fraises et des framboises qu’il cultive à la ferme. Car le jeune agriculteur, qui a déjà abandonné les vaches laitières pour les vaches allaitantes, s’est lancé dans cette diversification il y a trois ans grâce à l’Aide suisse aux montagnards. «Les hôtes arabes apprécient les fruits. Ils viennent régulièrement chez moi à pied pour cueillir eux-mêmes 1 ou 2 kilos de baies, et on papote en anglais ou à l’aide d’une appli de traduction sur mon smartphone», s’amuse le paysan.

L'agriculteur Nik Amstutz s’occupe des terrains du site.
L'agriculteur Nik Amstutz s’occupe des terrains du site.
Jean-Guy Python

Mais cette année il ne verra pas cette clientèle. Après la crise du Covid-19, les affaires ne reprennent que gentiment au Bürgenstock. Seul un hôtel sur quatre est ouvert, et quatre restaurants sur neuf. La clientèle internationale manque, notamment les Qataris, qui occupent d’habitude les lieux en famille en juin, comme les Américains ou les Australiens. Alors ces jours, dans les bars lounges, sur les terrasses et chemins pédestres, on entend surtout des Suisses alémaniques et des Romands se saluer d’un aimable «Grüetzi».