AboUn soir à la Soupe populaireAu pays de la précarité, le Covid a deux visages
Les sans-abri de Lausanne vivent leur premier hiver dans une structure toute neuve au centre-ville. Le poids de la pandémie est bien là, mais l’isolement et la rue préservent du virus. Reportage.

Au cœur de la pandémie, il y a encore des endroits où l’on peut entrer, s’asseoir et manger, même sans pass sanitaire. C’est ce qui s’appelle l’accueil inconditionnel. La Soupe populaire de Lausanne n’y déroge pas et c’est tant mieux. En temps normal, on y sert 250 repas tous les soirs à ceux qui n’ont rien d’autre pour conjurer la faim ou la solitude. Ces temps-ci, c’est plutôt 170, car avec les Fêtes, d’autres solidarités se réveillent, d’autres tables accueillent ceux qui n’en ont pas. Lundi soir dès 19 h 30, la salle est pourtant pleine. La foule est bigarrée, mais sagement assise, le masque à portée de main.
«Dur de trouver un job»
Le virus? Plus que quiconque, ceux qui sont là n’avaient pas besoin de ça. Anatoli en témoigne: «Avec le Covid, c’est devenu plus dur de trouver un job. Jamais je n’ai été dans cette situation.» Lui, la vie l’a amené en Europe depuis sa Russie natale pour quinze ans de parcours en zigzag. En Espagne, il a trimé pour pas grand-chose, puis il a tenté sa chance en Suisse. Depuis trois mois, il est sur le carreau après un bref intérim sur un chantier. Son compagnon de table, un jeune Roumain, fait signe qu’il a la même histoire à raconter, à peu de chose près.
Pour les habitués de la Soupe, une chose a changé depuis cet été: le décor. En août dernier, la Ville de Lausanne a ouvert les portes d’un bâtiment flambant neuf à la rue Saint-Martin, sous le pont Bessières, tout près des rues marchandes. C’en est fini de l’ancien entrepôt qui abritait la cantine depuis des années. Elle occupe désormais le rez-de-chaussée avec des airs de restaurant d’entreprise, sobre et moderne. Autre changement: dans les étages, l’Étape Saint-Martin recèle des hébergements d’urgence de nuit ainsi que des appartements sociaux. D’aucuns ont voulu voir dans ce nouveau lieu un «temple dédié aux démunis».
«Le fait d’avoir rassemblé plusieurs prestations sociales dans un seul endroit amène beaucoup de mouvement. De 8 h à 21 h 30, ça bouge sans arrêt», résume Yan Desarzens, directeur de la Fondation Mère Sofia, qui gère la Soupe populaire. Lorsqu’on ne sert pas des repas le soir, on en sert à midi, trois fois par semaine. Et en journée, la cantine se mue en accueil de jour, géré par la Ville, pour donner à ceux qui sont dehors un endroit ou se poser. Pour Yan Desarzens, on ne peut pas parler de «ville dans la ville» et l’esprit de la Soupe est intact. «Ce sont les bénéficiaires qui font cet esprit, et tous ceux qui viennent y travailler.» Chaque jour, 40 personnes, la plupart bénévoles, sont à pied d’œuvre.
Très peu de cas Covid
À son poste depuis des années, il a une large vue sur le monde de la précarité à Lausanne. La fondation gère en effet non seulement la Soupe populaire, mais aussi l’un des plus importants hébergements d’urgence de nuit de la ville, le Répit à la rue César-Roux, qui offre 100 lits sur les 240 que compte le dispositif déployé par la Ville de Lausanne dans cinq lieux différents. Il pose un constat qui rassure autant qu’il étonne: le virus a largement épargné les sans-abri et les usagers de la Soupe.
«Depuis le début de la pandémie, seules deux à trois personnes ont été hospitalisées et il n’y a heureusement pas eu de décès.»
Responsable de l’aide sociale d’urgence à la Ville de Lausanne, Eliane Belser confirme en chiffres: «Depuis le début de la pandémie, en mars 2020, sur 2550 personnes qui ont utilisé les hébergements lausannois, nous avons compté 45 cas confirmés, si bien que les lits prévus pour les malades à l’isolement n’ont été que peu utilisés. Seules deux à trois personnes ont été hospitalisées et il n’y a heureusement pas eu de décès.»
Le Covid est pourtant connu pour toucher les plus pauvres dans toutes les sociétés, mais dans le monde de la grande précarité, le scénario semble un peu différent. Yan Desarzens risque une explication de bon sens: «Ce sont des personnes qui sont tout le temps dehors.» Une autre analyse s’y ajoute: «L’isolement de certains est tel que ce n’est pas étonnant», commente Gaël Glories. Il est lui aussi bien placé pour l’observer: depuis un an, cet infirmier de l’ONG Médecins du monde tient une permanence tous les lundis soir à Saint-Martin.
Les cabossés et les familles
Il est une des personnes que l’on croise dans les étages, prêt à accueillir ceux qui dormiront dans les quelque 41 lits d’hébergement d’urgence de la structure. Vers 21 h, alors que les premiers pensionnaires commencent à arriver, l’un d’eux signale qu’il s’est blessé au pied. Si le virus n’a pas fait de ravages, Gaël Glories constate que la pandémie ne fait qu’aggraver la problématique sanitaire des personnes précaires. «Quand leur situation matérielle s’est dégradée, faute de petits jobs, certains ne sont plus allés chez le médecin.» Et pour ne rien changer à l’ordinaire, les personnes qui ont un trouble chronique, notamment psychiatrique, sont toujours aussi vulnérables. Elles n’ont que peu accès à des suivis médicaux sur la durée, surtout si elles n’ont pas de papiers.
À l’Étape Saint-Martin ce soir-là, presque tous les lits ont trouvé preneur. En attendant d’aller se coucher, certains racontent ce qui les a amenés là, avec une pudeur qui laisse paraître leurs fêlures au corps et à l’esprit. Dans ce nouveau bâtiment, tout a beau être neuf, la réalité mord durement, que l’on soit marginal ou juste dans une mauvaise passe. Il faut partager sa chambre avec d’autres, faire bonne figure et avaler sa révolte face à la situation. «Je ne devrais pas être là!» lâche un musicien de rue qui, l’espace d’un instant, troque son visage rêveur pour un masque d’angoisse. Pendant ce temps, un livreur Uber se faufile dans le couloir qui mène aux chambres.
Il est passé 22 heures. À la réception, on enregistre une dernière arrivée: deux femmes, deux hommes, quatre enfants, trois poussettes et trois biberons. Toute une famille est dans le hall. Pour Lucien Voutat, responsable de l’hébergement à Saint-Martin, c’est peu commun, mais on fait avec. Heureusement, deux chambres sont libres pour parer à l’urgence. Originaire de Roumanie, le petit groupe n’affiche pourtant aucune détresse, comme si c’était l’habitude. «Parfois, il y a des réalités qu’on ne comprend pas, même si elles peuvent nous interpeller.» À Saint-Martin comme dans les autres abris de la Ville, on accueille les gens comme ils viennent.
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