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AboDroits des femmes
Au Salvador, 30 ans de prison pour un avortement

Des Salvadoriennes manifestent en soutien à Beatriz, une jeune femme enceinte qui se voit refuser un avortement alors que sa vie est menacée par sa grossesse. San Salvador, 8 mars 2023.
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Zuleima se réveille sur un lit d’hôpital, à San Salvador, menottes aux poignets. Elle ne sent plus son bébé dans son ventre. Amenée aux Urgences pour une fausse couche, elle est accusée par les médecins d’avoir voulu avorter. Suit un procès expéditif, puis une condamnation à 26 ans de prison pour «homicide aggravé». En 2013, après dix ans et demi en cellule, elle est relâchée pour bonne conduite.

Au Salvador, 180 femmes au moins ont été poursuivies ou emprisonnées ces vingt dernières années, suite à un avortement – volontaire ou non – ou à une urgence obstétrique ayant entraîné le décès du bébé. Elles sont encore une dizaine dans le collimateur des autorités.

Depuis 1998, le Code pénal salvadorien interdit l’avortement, même en cas de viol ou de danger pour la mère, et prévoit des peines pouvant aller jusqu’à 8 ans de prison. Mais les procureurs et les juges requalifient les cas d’avortements, même involontaires, en «homicide avec circonstances aggravantes», passible d’une peine pouvant aller jusqu’à 50 ans de prison.

Teodora Vasquez, fondatrice de l’ONG Mujeres Libres, sous escorte policière après une audition devant les juges. Elle a été condamnée à 30 ans de prison pour «homicide aggravé» après une fausse couche. San Salvador, 13 décembre 2017.

«Tueuse d’enfants!»

Pour Zuleima, difficile de trouver un travail avec ce casier. Jusqu’à la rencontre avec Teodora Vasquez. Elle aussi a perdu son bébé lors d’une fausse couche, faute de prise en charge médicale. Elle habitait en zone rurale, trop loin de l’hôpital. Condamnée à 30 ans de prison, elle est traitée de «Mataniños!» («Tueuse d’enfants!») derrière les barreaux. «J’ai fini par dire que j’étais là pour meurtre pour éviter la stigmatisation.» Elle sort de prison en 2018, après 11 ans d’incarcération.

«En tant que femmes, on nous assigne toujours au second rang. C’est nous qui devons faire tomber ces barrières.»

Teodora Vasquez, fondatrice de Mujeres Libres

Teodora réalise que d’autres femmes sont dans son cas, poursuivies par la justice suite à des avortements clandestins ou à des urgences obstétriques. Elle fonde alors Mujeres Libres (Femmes libres); une grande maison avec jardin à San Salvador, où les victimes peuvent se reconstruire, se distraire et étudier: «Elles suivent des cours de droits reproductifs et de genre pour qu’ensuite, elles enseignent tout cela dans les communautés. On organise aussi des ateliers où elles prennent confiance et acquièrent de l’autonomie», décrit la fondatrice. «En tant que femmes, on nous assigne toujours au second rang. C’est nous qui devons faire tomber ces barrières.»

«Nous sommes doublement condamnées. Une première fois par la justice, puis une seconde fois par la société qui te fait sentir coupable.»

Zuleima, condamnée à 26 ans de prison

Car après la prison, un autre obstacle se dresse face à elles: un système dirigé par des hommes et une société corsetée par la religion. Zuleima fulmine: «Nous sommes doublement condamnées. Une première fois par la justice, puis une seconde fois par la société qui te fait sentir coupable.»

Le corps médical aussi est mis en cause: «Certains médecins ont peur des suites judiciaires s’ils pratiquent un avortement. Mais parfois, ils participent eux-mêmes à une stigmatisation des femmes», déplore Catalina Martinez, directrice du Centre pour les droits reproductifs. «On ne demande jamais aux blessés par arme à feu s’ils sont agresseurs ou victimes, on les soigne. Ici, on criminalise ces femmes», dénonce Maria Antonieta Alcalde, directrice de Ipas Amérique latine.

Électorat conservateur

Ces deux organisations sont d’ailleurs plaignantes dans le «cas Beatriz» qui secoue l’Amérique centrale: en mars dernier, le Salvador était poursuivi devant la Cour interaméricaine des droits humains (CIDH) pour le cas de cette jeune femme à qui on a refusé un avortement alors que sa grossesse était considérée à haut risque pour elle et pour son bébé.

«L’avortement est un acte thérapeutique qui devrait être un droit, or il est puni dans le Code pénal. C’est aberrant.» 

 Catalina Martinez, Centre pour les droits reproductifs

Alors que les ONG attendent le jugement de la Cour, «il existe un espoir que l’État modifie sa législation au moins dans le cas d’un danger pour la mère ou l’enfant, espère Catalina Martinez. L’avortement est un acte thérapeutique qui devrait être un droit, or il est puni dans le Code pénal. C’est aberrant.» D’autant que ces femmes sont issues de communautés indigènes et pauvres où les femmes sont plus vulnérables. «Le droit à l’avortement n’est pas qu’une question de droit humain mais aussi de justice sociale», estime Catalina Alcalde.

Président depuis 2019, Nayib Bukele, 41 ans, portait un projet de modernisation du pays. Mais ce néo-libéral à tendance militariste n’a pas voulu froisser son électorat conservateur catholique ou protestant. Il a donc renoncé à dépénaliser l’avortement, même en cas de danger pour la vie de la mère.

Une marche en faveur des droits des femmes et en soutien à Beatriz, à San Salvador, le 8 mars 2023.

Vague verte

Les militantes n’attendent rien du régime. Elles placent leurs espoirs dans la vague verte (ndlr: la couleur des pro-avortement) qui traverse le continent; l’avortement a été dépénalisé en Argentine en 2020, dans certains États du Mexique en 2021 et en Colombie en 2022. «Cette vague arrive au Salvador, mais cela prendra du temps face aux instances politiques et judiciaires. Nous sommes loin d’une dépénalisation, tout comme le Nicaragua, le Guatemala ou le Honduras», avance Maria Antonieta Alcalde.

«Mon fils a survécu et il est resté avec mes parents, qui m’ont rejetée.»

Ena, bénévole à Mujeres Libres

Pour les femmes condamnées, le chemin de la réinsertion est long. «Cela fait bientôt 13 ans que je suis sortie de prison, mais j’ai longtemps dû pointer au commissariat car j’étais en liberté conditionnelle», souffle Zuleima.

Et il faut aussi affronter le regard de la société, voire de la famille. «Mon fils a survécu à mon avortement et il est resté avec mes parents, qui m’ont rejetée», sanglote Ena. Cette femme indigène a pu se reconstruire à Mujeres Libres, où elle est désormais bénévole. «Ici, avec les femmes, je me sens mieux qu’avec ma famille.» «Mais nous sommes une famille!» lance Teodora. Pour ces femmes victimes du système patriarcal salvadorien, une nouvelle vie commence.

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