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Création théâtrale à RenensAu TKM, les contes aident à chasser la mélancolie

Omar Porras célèbre les 30 ans du Teatro Malandro avec une fable grand-guignolesque inspirée de Giambattisa Basile. Ébouriffant!

Les comédiens sont tous excellents dans «Le conte des contes», à savourer jusqu’au 22 novembre
Les comédiens sont tous excellents dans «Le conte des contes», à savourer jusqu’au 22 novembre
LAUREN PASCHE

C’est un Omar Porras au visage grave qui a foulé les planches du TKM, mercredi soir en préambule à la présentation de sa nouvelle création, «Le conte des contes». Le saltimbanque au look de pirate était encore sous le choc de l’annonce de la réduction des jauges à 50 personnes: «Ça va être une dégringolade terrible pour le monde du spectacle.» Mais il en faudrait plus pour désarçonner le mage colombien du théâtre et ses comédiens, prêts à dédoubler les représentations, jusqu’au 22 novembre. Car «raconter des contes est le meilleur moyen de combattre ce qui arrive à l’humanité».

Place donc à l’illusion théâtrale dans cette fable grand-guignolesque célébrant les 30 ans du Teatro Malandro (lire encadré). Sous la plume d’Omar Porras et de Marco Sabbatini, les récits de Giambattiste Basile, écrivain napolitain du XVIIe siècle, déploient leurs enchantements dans une atmosphère embaumée de rêve et de magie, de sortilèges et de mystères.

Le conte de «Cendrillo» prend des allures de film d’horreur.
Le conte de «Cendrillo» prend des allures de film d’horreur.
MARIO DEL CURTO

Comme dans tous les contes, l’histoire commence ainsi: il était une fois… dans une belle demeure à l’orée des bois, un jeune Prince erre en proie à une mélancolie dont aucun médecin n’est parvenu à trouver la cause. L’inquiétude taraude Monsieur et Madame Carnesino, craignant que le mal contamine aussi leur fille, la candide Secondine. Arrive l’extravagant Docteur Basilio (formidable Philippe Gouin) avec son traitement révolutionnaire: les contes comme pansement des maux de l’âme.

D’un coup de baguette magique, nous voilà entraînés dans un kaléidoscope vertigineux où les récits s’enchâssent et s’entrelacent. Les fables qui ont bercé notre enfance, «Cendrillon», «La Belle au bois dormant» ou «Le Petit Chaperon rouge», reprennent leurs couleurs originelles: saignantes, cruelles, salaces parfois. À mille lieues des versions édulcorées (et bien-pensantes) de Disney, les tableaux évoquent l’univers gothique de Tim Burton, le huis clos burlesque et flippant du «Rocky Horror Picture Show» et autres films d’horreur freaky.

Le dragon sommeille

Sur le plateau, les viscères pendouillent, la belle nappe blanche est souillée de taches sanguinolentes et la belle princesse Preciosa se sectionne les poignets pour échapper à l’inceste. Non, les contes ne servent pas qu’à bercer les enfants; ils révèlent nos angoisses, nos fantasmes refoulés et nos questionnements intimes. Les récits déroulent ainsi les thèmes du viol (dans «La Belle endormie», le prince n’est pas si charmant…), de l’identité et du genre. Chez Basile, comme chez Perrault, Gozzi ou les Frères Grimm, le conte a une fonction initiatique.

Si grinçantes soient-elles, ces histoires sont avant tout nimbées de poésie et de fantaisie. Magnifique, cette scène où le Prince «slamme» ses malheurs, que l’on devine liés aux maux d’un monde en proie aux dérives de la finance et aux aléas écologiques: «Si notre humanité veut survivre à ce tsunami, qu’elle s’éveille. Gardez-vous de piétiner la queue du dragon qui sommeille!»

De fil en aiguille (de quenouille), cette épopée fantasmagorique se mue en cabaret avec meneuses de revue en froufrous et paillettes, qui finira de tirer le Prince de sa torpeur. Grandiose apothéose! Quant à nous, spectateurs touchés par la mélancolie covidienne, nous sommes nous aussi réconfortés – magie de l’illusion théâtrale! Car, nous dit-on, «il semblerait que les contes parlent à l’âme de ceux qui savent les écouter.»

Renens, TKMJusqu’au 22 nov.www.tkm.ch