Disparition d’une figure télévisuelleBernard Pivot, le passeur de mots, a trépassé
Le journaliste littéraire et grand prêtre de l’émission «Apostrophes», père de la dictée comme sport national en France, est mort ce lundi à l’âge de 89 ans.

«Vieillir, c’est chiant.» Et mourir? «C’est un verbe du 3e groupe difficile à conjuguer. Comme vivre.» Dans ces deux passages des «Mots de ma vie», il y a beaucoup de Bernard Pivot, homme de lettres à plus d’un titre, journaliste, lecteur et romancier, prof («une apocope») d’orthographe et de bien lire, dont la famille a annoncé lundi le décès, au lendemain de son 89e anniversaire.
Ce Lyonnais – on dit «Gone» à Lyon – est l’homme d’un pari impossible et réussi: faire débattre des écrivains et des intellectuels à la télévision pour que leurs livres s’arrachent le lendemain en librairie. «Apostrophes», son émission emblématique, a ainsi été pendant quinze ans, entre 1975 et 1990, un rendez-vous tout aussi télévisuel que littéraire, provoquant la polémique comme elle savait transmettre le plaisir de la lecture, dans un casting parfois improbable et souvent formidable.
Un impact incroyable sur l’édition
Au générique, le premier concerto pour piano de Rachmaninov et un lancement simple et clair: c’était un peu la messe du livre, le vendredi soir, pour nombre de lecteurs en France.
Les historiens de l’École des Annales, les jeunes hommes en colère des nouveaux philosophes, la Nouvelle droite, la critique du marxisme, la nouvelle psychanalyse: aucun des mouvements d’idées de ces années-là n’a échappé à son œil de journaliste, conviant souvent des détracteurs pour croiser le fer et donner ce piquant que tant d’animateurs de télé recherchent avec moins de subtilité et de réussite.
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Aucune émission sur les livres n’aura eu autant d’effet dans le monde de l’édition (n’en déplaise à Régis Debray) et n’aura lancé autant d’auteurs à succès, à la carrière parfois éphémère. Mais certains, comme Jean d’Ormesson à droite et Philippe Sollers à gauche, avaient leur fauteuil à chaque publication.
L’art de la polémique intelligente et la confiance des grands
D’autres firent des apparitions remarquées: Bukowski, ivre sur le plateau, le génial Brassens à côté du général Bigeard, Gabriel Matzneff apostrophé par Denise Bombardier sur ses amours pédophiles, Simon Leys démontant le livre d’une journaliste italienne écrit à la gloire de la révolution culturelle, le faux Emile Ajar (alias de Romain Gary) dans des styles différents.
La concision, l’à-propos de ses questions, ses relances amusées ou ses apostrophes ont assez vite convaincu les plus grands écrivains de lui accorder des entretiens lors d’émissions spéciales. Soljenitsyne dans sa maison du Vermont, Georges Simenon à Lausanne, Marguerite Yourcenar en Nouvelle-Angleterre, Vladimir Nabokov lisant ses réponses sur un pupitre hors champ, Norman Mailer, Milan Kundera refusant d’être «seulement un dissident», etc.
Des invités surprises et ses amours beaujolaises
Ses émissions avec François Mitterrand, Giscard, Kirk Douglas, Delon, Gainsbourg, Ferré, Devos ou Cabu auront élargi le cercle de l’émission, comme son questionnaire de Proust l’a parfois prolongée. Mais Pivot, ce n’est pas seulement «Apostrophes». Il y eut ensuite «Bouillon de culture» ouvert à tous les arts, et le rituel de la dictée proposée à tous les Français et bientôt mise en scène dans tous les coins de France.

L’ami des mots, dévoreur de livres, a enfin pris place naturellement parmi les membres du jury de l’Académie Goncourt qu’il a présidée. Mais il était sans doute aussi fier d’avoir créé le Comité de défense du Beaujolais, sa région, où une école porte désormais son nom et dont la gastronomie, le vin et le foot restent pour lui le meilleur rempart à la morosité parisienne.
Plusieurs émissions d’Apostrophes sont visibles sur YouTube et sur le site de l’INA.
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