AboPouvoir en SuisseLa place Fédérale tourne au bras de fer institutionnel
Ce lieu emblématique de la démocratie suisse est géré par la Ville de Berne. Le parlement veut avoir son mot à dire. Et il est en passe de réussir.

À qui appartient la place Fédérale? À cette question teintée de patriotisme, les Suisses seraient tentés de répondre: «À nous.» Symboliquement, c’est sans doute un peu vrai, mais légalement, le lieu est la propriété de la Ville de Berne, qui est responsable de sa gestion.
La situation n’est pas du goût du parlement. Du moins de sa majorité bourgeoise, qui accuse la Ville de Berne – clairement de gauche – de laxisme sécuritaire et la soupçonne de favoritisme dans l’accès aux lieux. Pour changer la pratique, Christian Imark (UDC/SO) est allé jusqu’à demander à la Confédération de racheter la place. Si cette idée est évacuée, une nouvelle tentative, moins cavalière, pourrait aboutir.
Mercredi 5 juin, le Conseil national devrait accepter une proposition déposée par son bureau, organe qui regroupe sa présidence et les chefs de groupe des partis. Le texte demande au Conseil fédéral «d'entamer des négociations avec la Ville et le Canton de Berne dans le but de créer une structure de collaboration tripartite entre parlement/Conseil fédéral, Ville de Berne et Canton de Berne» afin «de régler à l’amiable l'utilisation de l’espace public jouxtant le périmètre du Palais fédéral en prenant en compte les besoins spécifiques du parlement, du Conseil fédéral et de l’administration fédérale, entre autres en matière de sécurité».
Pour Pierre-André Page (UDC/FR), rapporteur du projet, le parlement n’a actuellement aucune maîtrise sur les lieux qui jouxtent le Palais fédéral. «Or, ce qui s’y déroule a un impact sur nos travaux. L’objectif serait aussi de pouvoir acquérir d’éventuels bâtiments de la zone qui pourraient être utiles au parlement. Il est important de maintenir un bon dialogue avec la Ville et le Canton de Berne.»

Le ton est posé et poli, mais qu’on ne s’y trompe pas: c’est un jeu de pouvoir dont il est question. À Berne, chacun a son idée sur ce qui devrait être permis sur cette place. Depuis 1925, les manifestations pendant les sessions sont interdites, mais des événements sont autorisés, comme le marché ou des tournois de sport.
En 2020, un événement a mis le feu aux poudres: plusieurs dizaines d’activistes du climat ont installé un campement sauvage sous les fenêtres du Palais fédéral. L’affaire avait provoqué l’ire de la droite et une vaste polémique médiatique.
Les règles ont été précisées en 2021. Si les petits rassemblements sont autorisés, la Ville peut aussi donner son feu vert à des manifestations plus importantes si elles ne perturbent pas le fonctionnement du parlement.
Un parlement élitaire
Que pense la Ville de Berne de cette tentative d’immixtion dans la gestion de la place Fédérale? «Aujourd’hui déjà, il existe un échange au niveau opérationnel entre la Ville, la Chancellerie fédérale et la police cantonale. Et comme il fonctionne très bien, je ne vois pas de problème à le formaliser», répond Reto Nause, municipal chargé de la Sécurité et conseiller national (Le Centre/BE).
S’il votera oui, c’est qu’il voit même des avantages pour sa ville dans cette nouvelle collaboration. «Actuellement, lors de manifestations, le périmètre est délimité par de gros blocs en béton. Idéalement, il faudrait installer des bornes escamotables pour bloquer les accès.» Reto Nause aimerait aussi profiter de ce dialogue pour installer des bars temporaires sur les terrasses qui jouxtent le Palais et ainsi limiter le vandalisme le week-end.
Si la motion devrait passer, il reste des résistances. La cheffe de groupe des Verts, Aline Trede, est la seule membre du bureau du National qui s’y est opposée: «S’il y a des problèmes de bruit avec certains événements, il suffit de prendre contact avec la Ville et d’en parler. Mettre sur pied une structure tripartite est exagéré.» À contre-courant, elle milite pour lever toute interdiction de manifester. «Manifester est un droit fondamental. L’autoriser durant les sessions permettrait de renforcer le contact avec les gens et restreindre ainsi le sentiment d’un parlement élitaire.»
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