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Carte blancheBesoin de théâtre et d’écologie

Vincent Baudriller se penche sur les conditions de la reprise en général et des arts de la scène en particulier.

Pendant le week-end ensoleillé de l’Ascension, sur la plage de Vidy, une foule joyeuse aux origines multiples était heureuse de se retrouver au bord de l’eau. La nature était belle, le ciel (encore) sans avion et le virus invisible. Le théâtre lui était fermé au public et silencieux. À l’intérieur, l’artiste Stefan Kaegi était en train de créer discrètement un spectacle, «Boîte noire», avec les fantômes de ce théâtre vide (qui sera accessible, pour une personne à la fois, du 9 juin au 10 juillet).

Pendant ces mois de crise sanitaire mondiale, les mesures de distanciation sociale ont empêché précisément ce qu’offre le théâtre à la société depuis deux millénaires: se rassembler dans un même lieu pour vivre ensemble, avec des artistes, le temps d’une représentation, une expérience sensible de la beauté, de la violence, de la diversité ou de la précarité du vivant. La capacité du théâtre à nous relier collectivement au monde, à produire artistiquement du sens et des récits à partager a cruellement manqué pendant cette période si complexe à traverser.

«Les politiques de relance devront prendre en compte ces impératifs écologiques, pour éviter des crises futures encore plus graves»

La baisse rapide de nos émissions de CO2 a permis d’espérer qu’un changement de paradigme était encore possible en réfléchissant à d’autres comportements pour le futur, comme l’ont proposé certains philosophes. Achille Mbembe a revendiqué «un droit universel à la respiration» pour que l’ensemble du monde vivant vive sur une terre respirable. Bruno Latour nous a invités à «imaginer les gestes barrières contre le retour à la production d’avant-crise». Et plusieurs penseur·euse·s de l’écologie, dont Dominique Bourg et Sophie Swaton, ont rédigé un programme de «propositions pour un retour sur Terre». Ces derniers concluront le 6 juin, avec une assemblée publique et participative en ligne, le cycle des Imaginaires des futurs possibles, qui a réuni à Vidy cette saison des chercheur·euse·s de l’Université de Lausanne et des artistes.

Les politiques de relance devront prendre en compte ces impératifs écologiques, pour éviter des crises futures encore plus graves, tout en accompagnant les dégâts sociaux causés par l’arrêt de l’activité économique et culturelle.

Les professions du spectacle n’étaient pas en première ligne du combat contre le Covid-19, mais elles ont été arrêtées les premières et reprendront sûrement parmi les dernières. Les conséquences sociales pour les artistes et tous les métiers des arts de la scène risquent d’être lourdes. En plus des spectacles annulés depuis la mi-mars, les saisons futures sont toujours menacées par ces mesures de distanciation qui rendent difficiles (et parfois impossibles) les répétitions et les représentations, la réouverture complète des salles, les tournées ou l’accueil d’artistes étrangers.

Un soutien essentiel

Pour pouvoir affronter les prochaines années, la fédération des théâtres de Suisse romande a lancé cette semaine un appel à la Confédération et aux Cantons, pour que les fonds d’indemnisation pour pertes financières et les mesures de chômage partiel s’appliquent pleinement et aussi longtemps que les arts de la scène ne pourront se pratiquer normalement.

Ce soutien est essentiel pour que les théâtres puissent accompagner au mieux les créations des artistes et reconstruire une relation de confiance avec le public. Ils devront aussi continuer d’inventer de nouvelles formes, mais également de nouvelles pratiques pour notamment réduire leur empreinte carbone tout en gardant un lien fort et indispensable avec les artistes venu·e·s d’ailleurs.

En ces temps de bouleversement et de transformation, il sera en effet précieux de se rassembler, de se relier et de «respirer ensemble» à nouveau.