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InterviewBlake et Mortimer sauvent le monde avec un nouveau dessinateur

Christian Cailleaux signe sa première incursion dans l’univers créé par Edgar P. Jacobs. Le maléfique Olrik joue un rôle central dans «Le cri du Moloch», coréalisé avec Étienne Schréder et Jean Dufaux.

«Le cri du Moloch»: couverture de l’édition bibliophile. Blake et Mortimer s’allient à Olrik.
«Le cri du Moloch»: couverture de l’édition bibliophile. Blake et Mortimer s’allient à Olrik.
Éditions Blake & Mortimer/Studio Jacobs (Dargaud-Lombard s.a.), 2020

By Jove! Blake et Mortimer comptent un nouveau dessinateur. Après plus d’une vingtaine d’albums, Christian Cailleaux signe sa première incursion dans l’univers créé par Edgar P. Jacobs. Avec «Le cri du Moloch» réalisé en collaboration avec le Belge Étienne Schréder sur un scénario de Jean Dufaux, l’ex-Parisien établi à Bordeaux s’inscrit dans une liste de repreneurs qui s’étoffe au fil des ans. Rien ne prédisposait pourtant cet auteur attiré par le voyage à s’embarquer dans le sillage d’une série best-seller dont chaque titre se vend en moyenne à 450’000 exemplaires. Se démarquant du style développé en compagnie notamment de Bernard Giraudeau («Les longues traversées») ou Timothée de Fombelle («Gramercy Park»), Cailleaux imprime pourtant sa patte sur un récit teinté de fantastique. Une belle réussite.

Que représente «Blake et Mortimer» pour vous? Une sorte de petite madeleine?

Avec cette série, c’est davantage l’adolescence que la petite enfance qui me revient. Même si dans ma carrière j’ai exploré d’autres voies, je me rends compte que je suis revenu régulièrement à cette lecture. C’est assez troublant de mettre le pied dans cet univers, alors que je ne m’y attendais pas.

Vous n’avez pas fait acte de candidature?

Non, on m’a proposé cette collaboration, et j’en ai été le premier surpris. Les arguments des scénaristes José Louis Bocquet et Jean-Luc Fromental, qui m’ont approché, étaient que Blake et Mortimer font partie de mon ADN. À la base, la ligne claire chère à Hergé et à Edgar P. Jacobs m’a donné envie de me lancer dans la bande dessinée. Le renouveau amené dans les années 80 par des auteurs tels que Floc’h, Yves Chaland, Serge Clerc ou Ted Benoit m’a convaincu. Mes premiers albums tendent vers cette ligne claire. Je n’ai pas eu à combattre ma nature.

«Le cri du Moloch», couverture de l’édition courante.
«Le cri du Moloch», couverture de l’édition courante.
Éditions Blake & Mortimer/Studio Jacobs (Dargaud-Lombard s.a.), 2020

Par la suite, votre trait est devenu plus personnel. Comment vous êtes-vous coulé dans le style Blake et Mortimer?

J’ai d’abord demandé à réaliser quelques essais, ne serait-ce que pour voir si j’en étais capable et si je prenais du plaisir à le faire. J’ai consacré plus d’un mois à me mettre dans les pas de Jacobs. L’approche était complètement différente de celle que j’avais avec Bernard Giraudeau ou plus récemment avec Timothée de Fombelle pour «Gramercy Park». Surprise: cette espèce d’exercice zen s’est passé sans aucuns heurts. Une véritable illumination.

Vous n’avez pas eu l’impression de vous attaquer à une montagne?

Pas du tout, il y avait quelque chose de très naturel dans ce dessin. Cela dit, la ligne claire exige une certaine rigueur, non seulement scénaristique mais aussi graphique. Quand on dessine Londres, il faut que les rues correspondent à la réalité, que les modèles de voitures soient les bons. C’était le credo de Jacobs. Il était très soucieux de la véracité et se documentait beaucoup. Quand la machine a été lancée, c’est la raison pour laquelle l’éditeur m’a suggéré de former un duo avec Étienne Schréder, un vrai gardien du temple.

«Le cri du Moloch»: une ambiance qui évoque irrésistiblement «La marque jaune».
«Le cri du Moloch»: une ambiance qui évoque irrésistiblement «La marque jaune».
Éditions Blake & Mortimer/Studio Jacobs (Dargaud-Lombard s.a.), 2020

Qui a fait quoi dans cette collaboration atypique avec un autre dessinateur?

Il a fallu convenir d’une méthode. Étienne a réalisé le premier story-board et fixé les premiers éléments dans chaque case. J’ai ensuite crayonné les personnages, charge à lui d’esquisser les décors. À partir de là, j’ai encré ma partie, avant qu’il ne finalise la sienne. Le seul problème, c’est qu’il demeure à Bruxelles, et moi à Bordeaux. Nous avions prévu de nous retrouver régulièrement. Mais le Covid a bouleversé nos plans. On s’est adapté. Les outils modernes ont pallié ce manque.

À l’origine, vous étiez candidat pour dessiner un autre Blake et Mortimer que «Le cri du Moloch». Que s’est-il passé?

Antoine Aubin a lu le scénario de Bocquet et Fromental qui m’était destiné. Il lui a beaucoup plu. Il était prêt à se mettre immédiatement au travail. Et l’éditeur se posait encore quelques questions par rapport à ma candidature. Il m’a proposé de travailler sur l’histoire qu’avait écrite Jean Dufaux, une suite de «L’Onde Septimus» parue en 2013. J’ai bien compris que c’était à prendre ou à laisser. Sur le moment, j’ai été un peu désappointé. C’est quand même compliqué d’intervenir dans une histoire en cours. Mais j’ai trouvé le scénario bien ficelé. Dufaux a renoué avec un aspect de science-fiction qui fait partie de l’œuvre de Jacobs.

La reine d’Angleterre en personne fait de la figuration dans «Le cri du Moloch»!
La reine d’Angleterre en personne fait de la figuration dans «Le cri du Moloch»!
Éditions Blake & Mortimer/Studio Jacobs (Dargaud-Lombard s.a.), 2020

Coup de théâtre: l’éditeur a avancé la date de parution de votre album. Difficile de tenir les délais?

Aubin n’arrivant pas à boucler l’album prévu en 2020, on nous a demandés si l’on était prêt à relever le défi. Une sacrée gageure. Avec Étienne Schréder, on a disposé de dix mois, ce qui n’est pas raisonnable pour réaliser un Blake et Mortimer. Il nous en a manqué au moins trois. J’aurais bien aimé recommencer certaines pages dessinées au début. Mais compte tenu des délais très serrés, cela n’a évidemment pas été possible.

Dans le même ordre d’idées, vous avez dû déléguer la mise en couleurs…

Ça a été un sujet un peu sensible. J’ai mis jusqu’ici tous mes albums en couleurs, et cela fait vraiment partie de mon langage dessiné. Mais Laurence Croix est une professionnelle rompue à l’exercice. On a beaucoup échangé, travaillé main dans la main. Avant de travailler sur cet album, elle avait déjà colorisé d’autres Blake et Mortimer. Elle dispose de compétences techniques au niveau de la chaîne graphique que je ne possédais pas.

Christian Cailleaux: «On ne sait pas dans quelle mesure Olrik ne développe pas un double jeu.»
Christian Cailleaux: «On ne sait pas dans quelle mesure Olrik ne développe pas un double jeu.»
Éditions Blake & Mortimer/Studio Jacobs (Dargaud-Lombard s.a.), 2020

Une fois «Le cri du Moloch» terminé, avez-vous retrouvé facilement votre style initial?

Je n’ai pas encore eu vraiment le loisir de me consacrer à autre chose. Quand je reviendrai à des travaux plus personnels, je ne serai pas dans la même exigence méticuleuse de vouloir ressembler à Jacobs. Mais le geste restera identique, même si l’outil et l’intention finale changent.

Cette première expérience vous a-t-elle donné envie de refaire un Blake et Mortimer?

Dix autres même! J’ai adoré. Je brûle d’en refaire un. J’ai l’impression de mieux maîtriser mon sujet. Cela s’exprime par des détails, l’envie par exemple de jouer davantage avec la mèche de Mortimer, d’être encore un peu plus souple et plus vivant dans mon dessin. Mais j’aimerais quand même disposer d’un peu plus de temps pour le réaliser…

«Le cri du Moloch», par Cailleaux, Schréder et Dufaux d’après E.P. Jacobs. Éd. Blake et Mortimer, 56 p.

Christian Cailleaux: «Je brûle de refaire un Blake et Mortimer.»
Christian Cailleaux: «Je brûle de refaire un Blake et Mortimer.»
DR